ACTE ni
FERNANDE
Comment ?
ALBERT
Oui. Il m'est chaque jour plus difficile d^admettre qu'elle ait revécu en Béatrice.
FERNANDE, désignant les lettres.
Pourquoi donc agis-tu comme si tu l'admettais ?
ALBERT
Parce que je suis enfermé dans un dilemme absurde. Je me débats contre une ombre à laquelle j'ai cessé de croire.
C'est que tu y crois encore. Tu endormiras de nouveau Béatrice. Elle parlera plus raisonnablement et tu seras, de nouveau, convaincu. (Elle soupire.) L'existence est devenue impossible ici, depuis que tu t^enfonces dans ce rêve d'outre-tombe. Edouard souffre.
ALBERT
De quoi ?
FERNANDE
De ta réserve. De ta méfiance.
ALBERT, vivement.
Il se trompe.
FERNANDE
Quelque chose, en toi, le soupçonne, malgré toi.
ALBERT
Non ! Non !
(Un silence.)
FERNANDE
J'ai pris une décision, ce matin. Il va être obligé de rentrer à Paris. Si tu tiens à ce que je passe l'hiver auprès de toi, il faut que tu te sépares de Béatrice.
ALBERT, surpris.
C'est une décision ?
Oui. Je n'accepte pas de te disputer à elle. Je n'ai pas le pouvoir d'exorciser ses démons.
ALBERT
Je ne peux pourtant pas me séparer de Béatrice, avant d'avoir éclairci le mystère qu'elle représente pour moi.
FERNANDE
Eh bien, tu resteras seul avec elle... Mon pauvre Albert î (Elle lui louche la lête.) Tu as près de quarante ans et tu n'as pas changé, depuis ta petite enfance. Je te vois encore sur la plage d'Houlgate, en train de soulever la carapace des crabes avec le fer d une pelle. Tu étais déjà en quête de mystères, comme tu dis ! Et quand je te reprochais ta cruauté, tu ne comprenais pas. Aujourd'hui, c'est moi que tu sacrifies à ta curiosité 1 (Bas.) Tu lui as sacrifié des choses plus sacrées que l'affection d'une sœur.