ACTE III
beaux. Vous vous hâtiez vers moi, sur le miroir de l'eau. Vous aviez l'air de trotter dans le ciel.
(Elle a fermé les yeux, envahie par une torpeur heureuse. Il continue :)
Une autre fois, j'ai rêvé que j'étais assis sur un banc et que je maniais de la musique... des thèmes, des mélodies que mes doigts divisaient, renouaient, accéléraient à mon gré. Mais cette musique était aussi une femme, le fantôme d'une femme, dont je touchais les cheveux, dont j'effleurais la joue, avec la tristesse de penser : « Jamais elle ne m'appartiendra autrement. Elle restera toujours immatérielle, flottante, bougeant devant moi comme une espèce de brouillard sonore. » La femme, c'était vous.
BÉATRICE
Levez-vous. Riez. Prouvez-moi que cet instant est réel.
ALBERT, souriant.
Il vaudrait mieux qu'il ne le fût pas...
BÉATRICE
Il ne l'est peut-être pas.
Que voulez-vous dire? Qu'avez-vous?
BÉATRICE
Je ne sais... C'est quelque chose de trop fort... de trop immense... Comme si tous les courants du
bras de mer me traversaient et m'emportaient... C'est peut-être... ce qu'on appelle le bonheur 1
ALBERT, âprement.
Oui, et toujours, le bonheur est trop fort pour nous 1 Et toujours, nous sommes faibles devant lui ! Quelle misère !
BÉATRICE
Non. C'est mieux ainsi... Parce qu'alors, je peux m'y abandonner... J'éprouve une grande douceur à le faire... Mais, si certaines paroles étaient prononcées, si le voile se déchirait... je sens que je ne le supporterais pas.
ALBERT
Quel voile? Où êtes-vous? Où cherchez-vous à fuir? Ah I je ne sais pas si la peur de la vérité n'est pas un irial mortel ! Les mots que vous n'osez pas entendre nous sauveraient tous les deux.
BÉATRICE, avec effroi.
Non 1 Non ! Ne parlez pas I
ALBERT
Je souffre à la fin. Je souffre trop de me taire I (Avec douceur.) Je dirai que j'aime ma petite Béatrice. (Elle se détourne avec angoisse.) Qu'y at-il?
BÉATRICE
Vous ne sentez donc pas que tout est étrange... pas naturel, autour de nous?