‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 67 sur 68 · L^HÔTESSE · texte numérisé non relu

L^HÔTESSE

Il en faut aussi. {Le Vieux boil. Un silence. On enlend au loin des rires el des cris d' enfants. L'Hôlesse se penche au-dessus du murel et regarde vers la gauche.) Ces enfants I Les voilà encore après notre Innocente.

LE VIEUX, soupirant.

Elle n'a pas que du bon temps non plus, la Toca.

l'hôtesse Comme si chacun ne devrait pas respecter un être privé de raison !

LE vieux Les bêtes sont privées de raison, elles aussi: on en profite.

l'hôtesse On les traite mieux que la Toca, ma parole I On n'est pas tout le temps après elles avec des pierres. On les soigne, on les nourrit. Si le maire ne la laissait pas coucher dans une soupente, à côté de son

étable, elle dormirait dans les bois avec sa petite sœur... Et pour ce qui est de la soupe... {Les cris augmenteni.) Qu'est-ce qu'ils ont pu inventer, aujourd'hui ?... Vous savez, il n'y a pas que les enfants qui la tourmentent... Je connais des personnes d'âge qui ne peuvent pas la voir sans mâchonner des injures.

LE VIEUX

Y en a qui disent qu'elle porte malheur. Y en a d'autres qui croient qu'elle porte chance.

l'hôtesse, haussant les épaules.

Chance ? Pas plus qu'une chèvre ou un mouton. Pas moins non plus. Quant au malheur... elle le porte, oui, comme vous, votre charge de foin. (Geneviève paraît à droite. C'est une enfant haillonneuse, noiraude et intelligente, d'une extrême vivacité.) Cours vite, ma Geneviève ! Les gamins sont encore en train de jouer quelque mauvais tour à ta sœur. Tu ne devrais pas la laisser seule.

GENEVIÈVE

C'est elle qui se sauve tout le temps, madame

Panouse. Je ne peux pourtant pas la mettre au

piquet I... J'y vas. Ils ne me font pas peur, à moi,

les gamins I

{Elle sort en courant à gauche.)

l'hôtesse L'autre jour, il y a un des gars qui travaillent à l'usine, le grand Balmaz, on l'appelle...

LE VIEUX

Je le connais. Il ne vaut pas mieux que le mien.

l'hôtesse

Il a rencontré l'Innocente en remontant au village et il lui a fait croire que la cascade au fond du val, c'était de la farine que le bon Dieu laissait choir du ciel pour nourrir les paysans.

LE VIEUX, riant.

De la farine ? Ah 1 ah I

l'hôtesse Et voilà cette pauvrette qui se met en route pour recueillir la farine ! Si Geneviève ne l'avait pas rattrapée, elle serait allée se refroidir sous l'eau glacée. Elle croit tout ce qu'on lui raconte. Une fois, elle a attaché un fil à la patte d'un ramier, parce qu'on lui avait dit que le ramier la conduirait au paradis.

LE VIEUX

Peut-être bien qu'elle y entrera, au paradis, sans ramier pour la conduire et plus facilement que vous ou moi, madame Panouse.

l'hôtesse Peut-être bien 1

LE VIEUX

On dit que, bons ou mauvais, les innocents vont droit au ciel.

(Geneviève reparaît à gauche, conduisant sa sœur.

(La Toca est une jeune fille aux yeux mobiles, aux manières effarouchées. Elle esl pieds nus, vêtue d'une robe noire déchirée. Elle lient piteusement à la main son chapeau de paille boueux ^l cabossé.)

GENEVIÈVE, se retournont et parlant avec volubilité aux gamins invisibles dont les cris et les rires s'éteignent.

Oui, et si vous ne la laissez pas en paix, moi, je lui dirai de mettre le feu dans les granges de vos parents ! Elle fera comme je lui commanderai. Ça ne connaît ni le bien, ni le mal, une toca ! Vos parents pourront se plaindre au juge : personne n'ira en prison pour ce feu-là ! Tas de marcassins ! Si nous avions un papa, vous n'oseriez pas lui jeter son capet dans la boue I (Huées décroissantes des enfants qui se dispersent. A la Toca, qui serre son chapeau contre elle en pleurant.) Pleure pas, va. Je te l'arrangerai, moi, ton capet. Viens chez nous.

{Pendant la réplique de Geneviève, le Vieux a chargé son fardeau. Il disparaît sous le foin. Il se met en marche vers le fond droite. La Toca cesse immédiatement de penser à son chapeau. Un sourire de surprise et d'amusement détend son visage. Elle désigne du doigt, en riant, le fardeau ambulant.)

LA TOCA, à Geneviève.

Guette... Guette... Le foin qui marche !

LE VIEUX, riant sous sa charge.

Ouai... il descend plus vite qu'il ne monte.

LA TOCA

Le foin qui parle !

LE VIEUX

En bon français ou en patois^ c'est à volonté.

(// sort derrière le petit mur, à droite. La Toca court après lui et arrache une poignée de foin qu'elle examine avec curiosité.)

LA TOCA

Dit plus rien... {Elle laisse tomber le foin, déçue.) Bouge plus... Geneviève...

GENEVIÈVE

Hein?

LA TOCA, vivement, d'un ton de confidence.

Les fleurs, y parlent aussi à la Toca... Et une fois... la poule noire, elle a parlé.

GENEVIÈVE

Viens-t'en, ma grande. Viens chez nous.

l'hôtesse, qui a suivi la scène, de son jardinet. Les fleurs te parlent, tu dis, ma mignonne ?

LA TOCA, levant la tête.

Des fois.

l'hôtesse

Eh bien, quand tu voudras entendre ce que les

miennes ont à te raconter, tu n'as qu'à venir dans mon jardin. Les garnements n'oseront pas te relancer jusque-là. Tu as compris ?

LA TOCA

Toca bien compris.

l'hôtesse Et tu viendras ?

LA TOCA

Toca venir.

l'hôtesse, à Geneviève.

Amène-la quand tu voudras, Geneviève.

GENEVIÈVE

Merci, madame Panouse.

(Elles sortent à droite. L' Hôtesse rentre dans l'auberge. La scène reste vide. On entend le torrent. La demie de sept heures sonne à l'église. L'Homme et la Femme entrent de gauche, en discutant âprement. Ce sont des montagnards aisés. La Femme, qui est noueuse, nerveuse, brûlée de passion, porte la coiffe du pays. U Homme, qu'on sent miné par la volonté de sa femme, atteint par sa névrose comme par un mal de la chair, est un grand corps de quarante ans que surmonte un visage pâle, servile et ennuyé. Hs prennent place sur la souche, à gauche.)

LA FEMME

Je ne peux plus, non, je ne peux plus voir l'enfant Dieudonné !

l'homme Faudra que tu t'habitues. C'est pas des jours, c'est pas des mois, c'est des années que tu l'auras sous les 5^eux... Et grandir, tu le verras. Ouai ! pousser comme un chancre, gonfler comme un pou blond qui se nourrit du sang des hommes. Ça, tu verras !

LA FEMME

J'aime mieux partir sur les routes, ramasser le crottin de mule et le vendre pour nourrir mes enfants! (L'Homme hausse les épaules.) Si t'étais un autre homme, jamais ton père n'aurait osé faire son héritier d'une vermine d'hospice, d'un trouvé de malheur !

l'homme

Cette idée-là ne lui serait pas venue, si t'étais une autre femme. Depuis toute petite, chaque mot que tu dis, chaque mouvement que tu fais le contrarie. Je me rappelle. T'avais pas six ans, tu jetais des pierres sur une chèvre au piquet... et le père qui disait: « Faudrait l'y mettre, au piquet, et lui jeter des pierres sur la tête. » Y a trente ans de ça et son cœur n'a pas changé. C'est pour te faire enrager qu'il a été recueillir un assisté, qu'il a déshérité nos enfants au profit d'un Dieudonné 1 (// soupire.) Le vieux glaçon, qu'on l'appelle depuis la mort de la

mère... C'est mal dit. Il n'y a de si vieux glaçon qui ne fonde avec le temps. La vieille roche, il faudrait dire. Ouai... Un caillou non taillé qui fait encore des étincelles sous les clous des souliers.

LA FEMME

Le jour qu'il a ramené l'enfant Dieudonné, t'aurais dû lui dire : « Père, si vous ne rapportez pas ça où vous l'avez pris, c'est la guerre entre nous.»

l'homme J'y aurais fait plaisir.

LA FEMME

Parce ce qu'il ne te craint pas. \

l'homme Il ne te craint pas non plus.

LÀ femme Attends seulement trois jours !

l'homme, sceptique.

Le père te craindra ?

LA FEMME

Cette nuit, je ne dormais pas. J'entendais la vache qui ruminait à côté, dans l'étable. Moi aussi, je ruminais, mais pas de l'herbe tendre, non. De l'ortie et des chardons, de l'absinthe et de la paille piquante 1 Je revoyais comme tout est allé, depuis un mois. Le vieux qu'est descendu à Moutiers, cet enfant qu'il est allé quérir à l'hospice et qu'on lui

a rerais comme un pain ou comme un jambon, — pas même ! car un pain, un jambon, on regarde au poids et à la tendresse. Mais c't"enfant-là, c'est au hasard que le vieux l'a pris. Au hasard ! Il était entré à l'hospice par la porte du tour ; il en est ressorti la main dans celle d'un richard I Cette graine de mendiant, ce mal porté qu'aurait jamais dû avoir de nom, le voilà enregistré, adopté chez le notaire, baptisé, testament fait, le gros lot dans sa poche!... Et nous autres, déshérités, nos petits tondus jusqu'au sang ! Deux filles et un garçon qui grandiront dans l'indigence, pendant que ce rongeur s'engraissera sur leur terre I Peut-être bien qu'il les prendra pour domestiques !... ou qu'il leur permettra de ramasser le bois de charité dans sa forêt I (Un silence. On entend le lorrenl. Elle continue^ avec un accent de haine sauvage, baissant le ton.) Dieudonné, qu'on l'appelle. Si c'est Dieu qui l'a donné, c'est peut-être bien le diable qui le reprendra !

l'homme

Le diab' n'est pas à tes ordres.

LA FEMME, baS.

Crois-tu qu'il se ferait beaucoup prier pour allonger un coup de grifife à un gamin de sept ans ?

l'homme, grommelant.

Y a des choses... quand on ne les fait pas, vaut mieux s'en taire... et quand on les fait, y faut s'en taire aussi.

LA FEMME

Lâche ! Tu voudrais que la chose soit faite et n'en avoir rien su ! Eh bien, non, elle ne se fera pas sans que tu aies dit ton mot, pour ou contre 1

l'homme S'il n'y a qu'à dire son mot, on peut toujours voir à quoi tu penses.

LA FEMME

Je pense à la Toca.

l'homme L'Innocente ?

LA FEMME

Ouai... c'est l'Innocente qu'on l'appelle. Et c'est innocente qu'elle est, en vérité. Innocente du mal qu'elle peut faire. Savoir s'il lui reste assez de raison pour faire autre chose que courir après les papillons, riocher au nez de la lune et pleurer quand elle reçoit des cailloux.

l'homme

Mais qu'est-ce que tu lui veux, à ^Innocente ? (La Femme se penche à Pareille de PHomme el murmure quelques m.ols. Pendant le silence, on entend le lorrenl. L'Homme réfléchit.)

LA femme

Personne pourrait prétendre que cette idée-là ne vient pas d'elle.

130 L'INP^OCENTE

l'homme Non, mais si jamais l'intelligence lui est rendue, elle causera.

LA FEMMb

Tu as déjà vu des tocas retrouver la raison ?

Ouai. Celle de la Léchère est devenue raisonnable tout le temps que le chalet de son père a brûlé. Elle n'est retombée folle qu'à la fin de l'incendie.

LA FEMME

Un peu plus folle, un peu moins folle, une toca est une toca. Personne ne la croit. Personne ne l'écoute. Avec sa mère qui est indigente, perdue saoule, huit mois sur douze à l'hôpital, notre Innocente est plus seule qu'une bique oubliée sur le bord du glacier... Une toca, c'est comme une bête : on ne peut pas lui reprocher de mordre, ni s'étonner qu'elle ait mordu. Et tu verras que le père changera, dès la chose faite.

l'homme Possible qu'il change.

LA FEMME

Il se dira que c'est le Dieu de justice qui l'a frappé. Il déchirera son testament et son bien ira... où il faut qu'il aille.

l'homme

Possible.

LA FEMME

A quoi penses-tu ?

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