‹ Théâtre completChapitre 3 sur 14 · THO I SV/': 1/ /•; TA BLE A U · texte numérisé non relu

THO I SV/': 1/ /•; TA BLE A U

LUI

Oui. Voilà le plus absurde. Nous savions que si je t'accompagnais, au bout de deux mois nous serions à bout de ressources : et tu l'as quand même exigé.

ELLE

Je ne pouvais pas faire ce métier-là toute seule.

LUI

Tu te l'imagines. Mais il y a autre chose que tu ne dis pas, dont tu ne te rends peut-être pas compte...

ELLE

Quoi donc?

LUI

Notre situation actuelle, non seulement tu la prévoyais, mais tu l'attendais, tu la désirais presque.

ELLE

Je ne la prends pas au tragique... Je ne redoute pas beaucoup la misère.

LUI

Parce que tu ne la connais pas... C'est curieux, quand on observe une plante, on la voit naïvement tendue vers le plus haut du ciel... Elle veut le plus d'air et de lumière possible... Tout ce qui vit s'élance vers la joie... Toi, je ne sais quel obscur instinct t'en éloigne... On dirait que tu as peur d'elle et qu'une force secrète t'incline vers la tristesse... Tu aspires à souffrir... Tu espères sourdement le malheur.

ELLE

Mais toi-même, n'espères-tu rien ? N'attends-tu rien ?

LUI

Pas la souffrance, voyons! Ce serait trop stupide.

ELLE, réfléchissant.

Qui sait ce que peut la souffrance ?

Lui^ souriant.

Les problèmes de ce genre perdent toute espèce d'intérêt, devant le fait qu'on a cinquante-six francs pour vivre quinze jours I

ELLE, continuant sa pensée.

Il y a peut-être un bonheur qui naît de la souffrance...

LUI

Et qu'importe que nous soyons heureux ou malheureux ! Tu crois toujours que la réalité est dans les sentiments... Elle est dans les faits, rien que dans les faits. Et le fait, c'est que nous avons... (Il crayonne.) pas tout à fait quatre francs par jour, alors qu'il nous en faudrait au moins vingt. En dehors de ce chiffre, il n'existe rien pour nous !

ELLE

Si, mon chéri... Je sens qu'il existe autre chose... quelque chose qui échappe à cette réalité-là, qui l'écrase, qui se moque d'elle.

LUI, souriant.

Je voudrais bien savoir ce que c'est.

ELLE, bas, s'èverluanl à raccommoder un gant noir.

C'est en nous... tout au fond... petit... né depuis peu... Cela n'a pas encore de nom... Cela ne serait peut-être pas né sans notre misère... Quand j'étais enfant, il y avait une chanson qui m'apaisait toujours, je ne sais pourquoi ; elle n'avait pas grand sens... Eh bien, ce dont je parle est comme elle... Cela chante tout à coup... et l'heure la plus triste, la plus décolorée s'éclaire... Peut-être que tu ne me comprends pas ?

LUI, grave.

Si, je crois te comprendre.

Tu ne l'as jamais entendue, notre chanson à nous ?... Elle n'a pas grand sens, non plus... Seule, une femme peut sans doute l'entendre... Toi, tu as peur de la misère, tu l'envisages, tu la détailles... Et bientôt, dans les préoccupations, dans les privations, tu cesseras de m'aimer...

LUI, ému.

Juliette î

ELLE

Tandis que moi... C'est singulier le peu qu'on sait de son propre cœur... Je croyais t'aimer, autrefois.

LUI

Tu ne m'aimais pas?

ELLE

Je ne sais pas si une femme peut aimer un être heureux. Celle qui n'a jamais eu un peu pitié de celui qu'elle aime n'a probablement pas connu l'amour.

LWI

C'est cela qu'elle dit, ta chanson ?

ELLE

Voilà pourquoi tu ne pouvais pas l'entendre. Le jour où je te ferai pitié, tu ne m'aimeras plus.

LUI, doucemeni.

Mais non, mais non.

ELLE^ retenant ses larmes.

Si. Quand je suis laide, flétrie par l'insomnie, tu m'aimes déjà moins. Il y a longtemps que je l'ai remarqué... Quand nous serons dans la vraie misère, quand je n'aurai plus qu'une seule robe, et qu'elle sera tout usée, quand je n'aurai plus un parfum, plus une dentelle, tu me regarderas avec cette curiosité froide que je te connais et tu regretteras la femme que j'étais.

LUI

Ce n'est pas vrai... Tu te trompes absolument... Et la preuve, c'est qu'il y a parfois en toi de petites choses misérables, ou maladroites, qui m'émeuvent... qui m'émeuvent bêtement, à pleurer.., (Il prend le gant qu'elle venait de poser sur la

table.) Ainsi, tes gants troués que tu n'arrives pas à raccommoder.

ELLE, l'embrassant.

Mon amour, mon bien-aimé.

RIDEAU

Une chambre d'hôlel au plafond bas. Cinq heures de Vaprès-midi. Un garçon d'hôtel entre, portant une valise et un sac.

Elle et Lui, le suivent.

LUI

Celle-ci est à combien ?

LE GARÇON

Trois francs.

LUI

Vous n'avez rien à l'étage supérieur?

LE GARÇON

Vous y êtes.

LUI

Bien. Posez la valise.

LE GARÇON

Le dîner est à sept heures.

LUI

Merci.

LE GARÇON

Je commande deux dîners, n'est-ce pas?

LUI, gêné.

Nous ne prendrons pas le dîner.

LE GARÇON

Vous pouvez manger à la carte.

ELLE

Nous avons dîné.

LE GARÇON

Ah!

J'ai mangé en chemin de fer... Et madame... madame ne prend rien avant de jouer.

LE GARÇON

Je vais vous dire... Si vous ne consommez pas, le patron augmentera le prix de la chambre.

ELLE

Comment cela?

LE GARÇON, monlranl une pancarte.

Tenez, les clients sont prévenus.

LUI

De combien est l'augmentation ?

LE GARÇON

Cinquante centimes par personne.

ôO LES RATÉS

LUI, lisant la pancarte.

Tant pis... Nous avons dîné.

LE GARÇON

Faudra-t-il vous réveiller, demain ?

LUI

Oui, à six heures précises.

LE GARÇON

Entendu. (Il sort.)

Lur Tu as encore un petit pain de ce matin ?

ELLE

Oui, mon chéri ; j'ai du pain, du chocolat et des pastilles de menthe.

LUI

Mange, tu dois avoir faim.

ELLE

Pas du tout. C'est curieux, n'est-ce pas?... Toi, tu vas descendre et te commander un plat chaud.

LUI

Jamais de la vie.

ELLE

Tu me l'avais promis.

LUI

Mais je n'ai pas faim, non plus.

ELLE

Prends au moins du potage.

LUI

Je te dis que je n'ai pas faim. D'ailleurs, il faut que j'essaye de trouver Raymond. (On frappe.) Entrez I

ELLE

Tiens ! Larnaudy !

LARNAUDY, eiilranl. C'est un acteur de province, quinquagénaire, qui porte encore beau et s'écoule parler.

Bonsoir, mes enfants... Figurez-vous que Saumadieu a sa crise ; il vient de tomber dans l'escalier.

ELLE

Pauvre homme ! (Elle va pour sortir.)

LARNAUDY

Inutile d'y aller. Il y a déjà un médecin... D'ailleurs, rien à faire qu'à le laisser se débattre. C'est la troisième fois que je le vois tomber en deux ans ; ça me connaît.

ELLE

Il ne pourra pas jouer, ce soir ?

LARNAUDY, avcc unc satisfaclion cachée.

Impossible ! C'est moi qui prends le rôle. Oh ! ça

ne me gêne pas. Je le sais. Je les sais tous. Je n'ai besoin que d'un petit raccord avec vous.

ELLE

Quand vous voudrez.

LARNAUDY

Tout de suite, si je ne vous dérange pas.

ELLE

Allons-y.

LARNAUDY, à Lui, sorlaul la brochure de sa poche.

Vous nous suivrez. (Disposant la table et deux chaises.) Pauvre Saumadieu. Etait-il mauvais, làdedans!... Pas de son emploi... C'est un rôle pour moi... Je l'ai joué, il y a trois ans, au Caire... Après le spectacle, son Altesse le Khédive me fit appeler et me dit : « Mon cher artiste, permettez-moi de vous exprimer... »

LUI, interrompant.

Où prenez-vous ?

LARNAUDY

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