SCENE III JUDITH, MARIE
MARIE
Eh bien ?
JUDITH
Eh bien, si M. Merckens a raison et si les choses se passent comme il le dit, nous ne sommes pas au bout de nos peines. En attendant, voilà tous mes projets renversés, ceux que tu connais d'abord... et un autre que je gardais pour moi.
MARIE Quel autre ?
JUDITH A quoi bon te le dire !
MARIE Parle donc.
JUDITH
J'avais pensé un instant à tirer parti de ma voix, en me faisant entendre sur un théâtre.
MARIE Toi, ma sœur, sur un théâtre !
JUDITH Eh ! que veux-tu ? Il faut bien que nous nous retournions et que nous entreprenions quoi que ce soit. Nous ne pouvons pas attendre que nous ayons mangé jusqu'à notre dernier sou. Maman n'est plus d'un
âge à travailler, nous ne le voudrions pas du reste. Qui sait si notre pauvre Blanche retrouvera jamais sa raison ? Nous restons donc, toi et moi, et encore toi, ma chère enfant, qu'est-ce que tu peux bien faire ? Il faudra que tu travailles douze heures par jour pour gagner un franc cinquante.
MARIE
Dis-moi un peu, bien raisonnablement, ce que tu penses de l'état de Blanche. Comment la trouvestu ?
JUDITH
Un jour bien et l'autre mal. On croit à tout moment qu'elle va vous reconnaître, mais elle ne voit personne et n'entend plus rien. J'ai bien pensé à ce malheur et peut-être nous en a-t-il épargné un plus grand. Si Blanche, avec une tête comme la sienne, avait appris par hasard, par une fatalité, le mariage de M. de Saint-Genis, qui sait si cette nouvelle ne l'aurait pas tuée sur le coup ? Elle vit, c'est le principal, elle n'est pas perdue pour nous. S'il faut la soigner, on la soignera ; s'il faut se priver de pain pour elle, nous nous en passerons ; ce n'est plus notre sœur, c'est notre enfant.
MARIE
Tu es bonne, ma grande sœur, et je t'aime.
Elles s'embrassent.
JUDITH
Moi aussi, je vous aime. Je suis brusque par moments, mais je vous porte toutes là dans mon cœur»