ACTE QUATRIÈME l7o
MARIE
Oui, monsieur.
BOURDON
C'est bien de vous-même et sans obéir à personne que vous avez décliné le mariage qui vous était offert ?
MARIE
C'est de moi-même.
Très bien ! Très bien 1 J'aime autant cela du reste. J'avais craint un moment, en vous voyant repousser une proposition si avantageuse, que votre mère et vos sœurs n'eussent comploté de vous retenir auprès d'elles, non pas dans une pensée de jalousie, mais par une affection mal entendue. S'il y a chez, vous, mademoiselle, une décision arrêtée, un parti pris irrévocable, je ne vois pas la peine d'aller plus loin.
Silence.
MADAME VIGNERON
Ne te trouble pas, mon enfant, réponds franchement ce que tu penses.
Nouveau silence.
BOURDON
Dans le cas, mademoiselle, où vous regretteriez un premier mouvement qui s'expliquerait fort bien du reste, je vous offre l'occasion de le reprendre, profitez-en.
l8o LES CORBEAUX
MARIE
Il faut dire à M. Teissier de ma part qu'en insistant comme il le fait, il gagne beaucoup dans mon esprit ; mais je lui demande encore quelque temps pour réfléchir.
BOURDON
Eh bien ! madame, voilà une réponse très raisonnable, pleine de sens, et qui ne ressemble pas du tout au refus catégorique que vous m'avez opposé ?
MADAME VIGNERON
Il est possible que ma fille ait changé d'avis, mais elle doit savoir que je ne l'approuve pas.
BOURDON
Ne dites rien, madame. Laissez cette jeune fille à ses inspirations, elle pourrait vous reprocher plus
tard d'avoir suivi les Vôtres. (Revenant à Marie.) Je
comprends à merveille, mademoiselle, quelque intérêt qu'ait ce mariage, que vous ne soyez pas bien pressée de le conclure. Malheureusement Teissier n'a plus vingt ans comme vous ; c'est même là votre plus grand grief contre lui ; à son âge, on ne remet pas volontiers au lendemain.
MARIE
Je voudrais savoir, monsieur Bourdon, et je vous prie de me dire sincèrement si M. Teissier est un honnête homme.