ACTE DEUXIEME
MARIE
Maman avait eu tort et elle l'a compris tout de suite. Notre situation est assez grave sans que nous la compromettions encore par des vivacités et des imprudences. Il y va, penses-y bien, Blanche, de notre existence à toutes, de l'avenir de tes sœurs, du tien autant que du nôtre. Si certaine que tu sois de M, de Saint-Genis, un homme y regarde à deux fois avant d'épouser une jeune fille qui n'a rien. Tu es la plus charmante petite femme de la terre, toute de cœur et de sentiment : l'argent n'existe pas pour toi. Mais l'argent, vois-tu, existe pour les autres. On le retrouve partout. Dans les affaires, et nous sommes en affaires avec M. Teissier. Dans les mariages aussi, tu l'apprendras peut-être à tes dépens. Il faut bien que l'argent ait son prix, puisque tant de malheurs arrivent par sa faute et qu'il conseille bien souvent les plus vilaines résolutions.
- BLANCHE, à part.
Serait-ce possible qu'un tout jeune homme, épris comme il le dit, aimé comme il le sait, plutôt que de sacrifier ses intérêts, commît une infamie !
MARIE
Qu'est-ce que je désire, ma chérie ? Que ce mariage se fasse, puisque tu y vois le bonheur pour toi. Mais à ta place, je voudrais être prête à tout : ravie, s'il se réalise, et résignée, s'il venait à manquer.
BLANCHE
Résignée ! Si je pensais que M. de Saint-Genis ne
m'eût recherchée que pour ma dot, je serais la plus honteuse des femmes, et si, ma dot perdue, il hésitait à m'épouser, je deviendrais folle ou j'en mourrais.
MARIE
Tu l'aimes donc bien ?
BLANCHE
Oui, je l'aime ! je l'adore, si tu veux le savoir ! Il «st doux, il est tendre, c'est un enfant comme moi. Je suis certaine qu'il a du cœur et qu'il est incapable d'une mauvaise action. Tu comprends, n'est-ce-pas, que je veuille l'avoir pour mari ? Eh bien, me tromperais-je sur son compte, ne méritât-il ni mon affection ni mon estime, serait-ce le dernier des hommes, il faut maintenant que je l'épouse,
MARIE, à part
Elle souffre, la pauvre enfant, et elle déraisonne.
BLANCHE, à part.
Ah ! quelle faute nous avons commise ! Quelle faute ! Tu me connais, toi, ma sœur, nous vivons ensemble depuis vingt ans sans un secret l'une pour l'autre. Est-ce que je ne suis pas une belle petite fille, bien aimante, c'est vrai, mais bien honnête aussi ? Je n'ai jamais eu une pensée qu'on ne puisse pas dire. Si j'avais rencontré M. de Saint-Genis dans la rue ou ailleurs, je ne l'aurais pas seulement regardé. Il est venu ici, la main dans celle de. mon père, nous nous sommes plu tout de suite et l'on nous a fiancés aussitôt. Maman me recommandait bien plus de sa-