ACTE PREMIER I
fêtes et les réceptions ? Esclave de la science, je n'ai respiré que pour elle. Elle m'a pris mes biens, mes années, et que m'a-t-elle donné en retour ? Des travaux sans résultats, des adversaires sans générosité. Tout ce qui est de l'homme, ce qu'il rêve et ce qu'il chante, les jouissances de l'activité, les poésies de l'argent, autant de sacrifices irréparables que m'a, coûtés la recherche d'un seul problème, la poursuite d'un X, secret de la matière qu'un autre trouvera après moi. L'élève de Laplace, l'ami d'Arago, n'est plus aujourd'hui qu'un vieux fou, que vous seule encore, chère madame, écoutez si patiemment.
MADAME DE LA ROSERAYE
Excusez-moi, monsieur le baron, de ne pas être tout entière à vous, mais il y a là quelques personnes que l'absence de M. de la Roseraye paraît mécontenter.
On entend des bruits derrière la porte du fond.
LE BARON
En effet, je n'avais pas prêté attention.
MADAME DE LA ROSERAYE
Je m'explique très bien, monsieur le baron, les déceptions dont vous avez souffert, mais croyez-moi, notre sort à tous est à peu près semblable avec des chagrins différents. L'existence que M. de la Roseraye a choisie n'est exempte ni d'inquiétudes ni de dangers.
LE BARON
Je suis bien tranquille sur son compte. De la Ro-
seraye entreprend tant d'affaires que dans le nombre il peut s'en trouver de défavorables, je ne l'ignore pas, et nous avons fait ensemble des essais qui nous ont coûté cher à tous deux. Mes pertes se sont augmentées pendant qu'il réparait les siennes ; votre mari a ce double mérite, il s'aventure de bonne grâce et s'arrête quand il le faut. Si j'avais suivi ses conseils, je serais encore plus riche que lui. Mais je ne regardais sur ma route que les statues de ceux qui l'avaient prise avant moi et il est noble de vivre entre le triomphe et le martyr.
MADAME DE LA ROSERAYE
Excusez-moi de vous laisser seul, ces bruits me font mal et je ne pourrais pas les entendre plus longtemps.
LE BARON
A votre aise. Au revoir, chère madame, au revoir.
Mme de la Roseraye sort par la droite. — Le baron, après l'avoir conduite jusque-là, redescend la scène. — La porte de fond s'ouvre avec fracas ; Michel entre, poussant un domestique devant lui.