ACTE DEUXIÈME
LE COMTE
Mais rien ne me presse ; dites-moi que vous n'êtes qu'irrésolue et craintive, et je reste encore pour vous décider.
HÉLÈNE
C'est inutile... D'ailleurs mon père ou ma mère va revenir et vous n'aimez pas à les rencontrer.
LE COMTE
J'ai toujours grand plaisir, au contraire, à metrouver avec Mme de la Roseraye ; elle m'enseigne le respect de ses vertus... et le prix de mes vices.
Cette phrase veut dire ?
LE COMTE
Cette phrase veut dire que votre mère est admira-. ble comme toutes les victimes.
HÉLÈNE
Et que vous, vous êtes satisfait comme tous les bourreaux. Dites-moi adieu.
LE COMTE
Vous me congédiez sur ce mot.
HÉLÈNE
C'est votre faute, s'il ne m'en vient pas un. plus aimable pour le dernier. Partez décidément; vous m'avez fait beaucoup de mal, et je me sens si faible que dans un instant je ne pourrai plus vous répondre du tout.
LE COMTE
Quelle singulière enfant vous êtes ! J'ai vu des pays où la température change à la minute, mais je n'ai pas vu de femme passer comme vous du blanc au noir... d'un coup, v'ian ! De quoi vous plaignezvous ? Ma conduite est logique, c'est la vôtre qui ne l'est pas. Vous n'avez qu'un parti à prendre comme je n'ai qu'une proposition à vous faire ; si le fond ne vous en déplaît pas, je lui donnerai la forme que vous voudrez. Parler n'est rien; rêver, ce n'est rien non plus ; ce qu'il faut, c'est agir, vivre ; vous seriez plus heureuse cent fois d'exécuter la moitié de vos fantaisies que d'en inventer constamment de nouvelles. Ce que je vous dis, c'est pour vous ; un autre serait à ma place que je vous en dirais tout autant; mais enfin je suis là, trouveriez-vous facilement un compagnon plus aimable que moi ? J'ai mes jours où je suis aimable ; on m'a assuré que j'étais charmant quand je le voulais bien... Ta tête me ravit et m'exaspère... Je suis fou de tes yeux qui n'ont d'autre défaut que
leur innocence... Ta bouche... (il cherche à l'embrasser, elle le repousse, il lui saisit le bras.) Ton bras est ferme et
droit, il pourrait tenir une épée ; tu as les flancs d'une amazone. Belle comme tu es, avec ta nature et tes appétits, veux-tu te condamner toi-même; épouser quelque saltimbanque et te morfondre entre les quatre murs du mariage ? Soit, mais tu regretteras toujours l'existence que je t'aurai offerte, active, puissante, désordonnée, où la volonté est sans limite et les extravagances sans frein.