‹ Théâtre completChapitre 148 sur 235 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

LE BARON

Je vous remercie, monsieur le comte. En rendant hommage à mon caractère et en rappelant fort à propos la mémoire de la comtesse de Rivailles, ma sœur bien aimée, vous donnez vous-même à cet entretien toute la gravité qu'il exige. J'aurais été surpris le premier de me rencontrer ici avec vous, si je n'avais appris par une confidence douloureuse le mystère qui accompagne votre présence. Il n'entre pas dans ma pensée d'apprécier votre conduite et celle d'une autre personne, mais j'ai été choisi par Mlle de la Roseraye pour vous demander réparation.

LE COMTE

Et quelle est cette réparation qu'on me demande ? Le mariage ? Vous vous êtes chargé là d'une ambassade héroï-comique, fort galante sans doute, mais dont j'aurais le droit de me fâcher. Je pardonne à votre protégée son effronté bavardage ; je comprends à merveille le plaisir qu'elle aurait à porter mon nom; mais vous, monsieur le baron , vous auriez dû vous arrêter tout court devant la fâcheuse renommée du sien.

LE BARON

Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! Dans cette maison déshonorée par l'improbité du père et l'inconduite de l'enfant ; dans cette maison ouverte au mépris et à la raillerie publique, s'il n'y a qu'un homme qui doive cacher son visage, marcher sur la. pointe du pied et parler bas, c'est vous. Corrupteur, osez-vous réclamer l'impunité? Vous vous abattez

sur une famille en larmes que ne protège ni l'estime du monde... ni le bras d'un homme.

Est-ce à moi que vous parlez ? Quand je veux une femme, je ne sais pas plus ce que je risque que ce qu'elle coûte.

LE BARON

Oui, vous êtes brave, je l'oubliais. Vous êtes brave quand vous mettez l'escrime au service de vos lâchetés. Vous êtes brave quand vous arrivez sur un champ de bataille comme dans une maison de jeu. Vous avez cette bravoure sauvage que donne le mépris des autres et de soi-même, qui frappe les hommes sans défendre les drapeaux. Les gens comme vous, monsieur, qui font du courage l'unique vertu humaine, doivent tomber jeunes ; leur vie coûte plus de larmes que leur mort.

LE COMTE

Souvenez-vous de votre grand âge, monsieur le baron, si vous ne voulez pas que je l'oublie moimême. — Vous me parlez de drapeaux, je crois, montrez-moi ceux de notre temps. Siècle d'anarchie, de profanation et de blague ! Siècle de bavards et d'écrivassiers, qui ont bafoué toutes les causes, culbuté tous les principes ! Est-ce son drapeau à la main que le descendant d'une famille illustre m'invite à prostituer le sang de ma race et le nom de mes ancêtres ?

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