ACTE DEUXIÈME
l'ambition même. Les années feront peut-être cette besogne qui ne me tente plus. (A mi-voix.) Le champ ne vaut pas la culture.
RAOUL
Je me consolerais facilement d'être un homme ordinaire, si je n'avais pas une femme supérieure. Vous me trouvez fort ennuyeux n'est-ce pas ?
EMMA
Et moi, me trouvez-vous bien amusante ?
RAOUL
C'est votre faute. Vous saviez ce que vous faisiez -en me rappelant auprès de vous. Je m'attendais à une seconde lune de miel au lieu du supplice de Tantale que vous accompagnez encore de propos désobligeants. Tenez, je ne suis pas plus susceptible qu'il ne faut, mais vous me manquez de respect à chaque minute, volontairement.
EMMA
Vous ne cessez pas de me choquer sans vous en apercevoir.
RAOUL
Vous n'écoutez jamais ce que je dis.
EMMA Vous parlez toujours sans intérêt.
Il semble que vous n'ayez plus aucune obligation.
EMMA
Depuis que vous avez failli à tous vos devoirs. (Un temps.) Ne m'en veuillez pas, mon cher Raoul, de mes impatiences et de mes duretés. Depuis six mois j'ai pensé beaucoup, beaucoup souffert, et toutes les injustices de mon mariage ne sauraient m'échapper facilement, surtout lorsque j'ai devant moi mon bourreau, qui promène sous mes yeux son impunité. Les maris s'étonneraient de leur insouciance, s'ils savaient quels sont nos ressentiments et nos agitations jusqu'au jour lamentable où les fautes devenant réciproques disparaissent dans une philosophie partagée, et où le mariage alors, comme Ta dit un homme d'esprit, n'est plus que l'union de deux associés, qui ont un centre commun et des opérations différentes. Une autre femme vous aurait trompé depuis longtemps, et si j'en arrivais là, ce serait une fin bien vulgaire pour moi comme pour vous.
RAOUL Veux-tu que je te joue la Gra?ide-Duchesse ?
EMMA Vous n'avez pas d'autre proposition à me faire ?
RAOUL
Qu'a-t-elle de si singulier? Tous les jours un homme et une femme sont ensemble : ils n'ont rien à se dire ; ils jouent la Grande-Duchesse. Ça n'a pas plus de conséquence.