ACTE DEUXIEME
•compte de son mariage ainsi que de sa séparation. Je ne veux pas perdre cette histoire conjugale et je la noterai au besoin.
RAOUL
11 venait autrefois chez ma mère une femme bien comique, qui avait de la barbe au menton et de l'encre aux doigts, dont la conversation vous aurait été bien agréable. Elle ne tarissait pas sur le mariage. Elle connaissait toutes les variétés de mari. Le mari était sa bête noire. Elle l'avait étudié depuis la nuit de ses noces jusqu'à l'enterrement de sa femme, et elle le montrait, pendant ce long trajet, sot, grossier, jaloux, libertin, avare, despote, criminel, etc. Inutile de vous dire que pour nous juger ainsi il n'y a que les vieilles filles ou les femmes incomprises. Cette personne était l'une et l'autre. Mes amis et moi, nous nous amusions devant elle à faire l'éloge de la polygamie, et comme la grammaire la consolait du célibat, nous l'appelions Mademoiselle Noël et Chapsal.
EMMA
Cette demoiselle Noël et Chapsal, comme vous la nommiez si spirituellement, avait oublié dans sa collection de maris celui qui amnistie tous les autres. Il est gai, confiant et sûr de lui. Il sait donner le bras, gronder un domestique. Son intérieur est des plus paisibles. Il sort quand sa femme est là et elle n'y est plus quand il rentre. Il conduit ses amis au restaurant et reçoit à sa table les amis de sa femme. On écoute ce qu'il dit avec un bienveillant sourire, et lorsque la conversation s'élève ou devient plus intime,
328 l'enlèvement
on lui donne la clef des champs. Ces maris-là sont sous-préfets à trente ans, préfets à quarante, députésquand ils ont du ventre, sénateurs quand ils ont la goutte, et les jeunes gens auxquels ils racontent leurs aventures galantes les appellent des Sganarelles.
(Elle sort vivement.)