SCÈNE III LUI, L'OMBRE
LUI, maintenant que cette silhouette confuse d*homme en habit de soirée a disparu^ il s^assied soulagé.
Seul ! Le mot a sonné comme un défi... Pourtant, pourtant personne autre que moi, ne peut te voir, ni te heurter, présence éparse dans le soir !...
Il se retourne
LE SONGE D'UN SOIR D'AMOUR ai5
Ah ! disparue enfin !... Oui, seul ! Allégement de ne plus tout à coup sentir sur ses épaules peser ta croix de chair vivante ! C'est calmant d'être seul!...
Mais. ..cependant.. .voyons.. .Qui me frôle?... Non !... rien... Ah ! si... là-bas... qu'est-ce donc qui renaît? Qu'est-ce ?...
La vision maintenant^ dans la solitude et Vobscuritéy se remet à rayonner mystérieusement et peu à peu. Elle est près de la fenêtre, dans le cadre de la baie de lumière. Elle luit comme une clarté métallique^ froide et phosphores-' cente.
Ah 1 te revoilà !... la grande insoupçonné© ! Mauvais fantôme, qui viens rôder, qui surveilles jalousement le front fiévreux dont tu es née. Image ! merveilleuse image de l'aimée, que mon regard projette et qui vibre aux oreilles, obsession qui remplis l'ombre et t'es dressée soudainement, dans ton mystère, si pareille au passé ! Souvenir, souvenir détesté, que personne ne voit, n'entend, ne sent que moi, si réel que je peux te toucher de mon doigt, souvenir plus vivant que la réalité...
je te retrouverai toujours, c'est décidé ? Je verrai donc toujours se dresser le point fixe que fait ton ombre blanche et ton marbre léger,
Il s'approche de la vision blême jusqu'à la louchei
sur tout ce que je vois, partout où tu t'immisces ? Tu es venu, tu m'as parlé, tu m'as soufflé les mots empoisonnés, les mots fanés... Eh bien, sois pardonné pourtant de m'avoir tant parlé ! L'homme est heureux quand il a dit : Je me souviens. Et n'es-tu pas le double exquis qu'elle a laissé pour me veiller quand elle ne serait plus là...
Il lui parle tendrement et familièrement.
2i6 LE SONGE D UN SOIR D'AMOUR
Obsession de sa forme, chose inouïe, ,
oh 1 ce que tu m'as dit tout à l'heure tout bas,
avec ta froide et ton adorable ironie !...
Je devrais te haïr, pourtant que je t'adore !
ma petite chérie, ma petite chérie 1...
Les mains jointes»
Ce soir comme tu es étrange, un peu pâlie, un peu plus languide de t'être entremêlée à de l'amour... Nous sommes seuls. Dis, répète tout ce que tu disais... Elle s'en est allée et l'homme aussi... Reprends le tendre tête-à-tête dans cette chambre où l'on respire enfin à l'aise... Que nous font tous ces gens, ces passants ! Qu'ils se taise: Puisque tu t'es ce soir émanée des coussins, des odeurs, du parfum dont ce boudoir est plein, écoute encor mon cœur afin que tu l'apaises. Ne sois pas ce soir-ci encor venue en vain... Plains-moi ! Je suis ta chose effondrée ! Tu me plai n'est-ce pas ? Grâce à toi, tu le vois, c'est affreux, je ne peux plus aimer, je ne peux pas aimer ! Console-moi, sois bonne encor, et soyons deux... Elle parlait... Hélas ! rien ! mon cœur est fermé 1 Tu triomphes !... Et c'est à toi que je me plains cependant, toi qui creuses le vide à deux mains dans mon âme, et sur qui tout à l'heure la nuit tombera sans espoir mon front inconsolé !... Chérie !
UOmhre immobile^ dressée comme une statue maintenu le regarde, en silence, grave, avec une expression marbre.
Ah ! tu te tais, maintenant, tu me fuis !.,. C'est vrai, seule, tu deviens de glace. Ta bonté, tes élans amoureux ne sont que quand tu sens ta puissance en danger, dans le bruit, le tumulte ! Mais face à face avec l'horreur de ton néant le Souvenir reprend son aspect de sépulcre...
J'en ai assez ! Sournoise et mauvaise, va-t'en !
L'heure est venue, je veux en finir, tu vas voir !
Je veux aimer, je vais aimer, il faut vouloir.
Tant pis ! lutte pour lutte ! Il faut... Oh ! je pressens
que tu t'agripperas à moi, et, quelque soir,
sans que j'aie pu jamais secouer ton emprise,
nous roulerons au fond d'un fleuve, au fond d'un trou,
car l'homme qui te porte avec lui agonise
de ce jour, et c'est toi qui nous fais les yeux fous !
N'importe ! Un souvenir n'est qu'un spectre. Prends garde î
On a raison de lui, on l'étouffé, on le prend
à pleine gorgé... Et c'est ce que je fais, camarde !
On entend un bruit de voix dans la chambre à côté.
Ecoute... on se querelle à côté, tu l'entends ?
Ils font comme nous... Nos deux couples se collettent.
Mais ce ne sera pas en vain, cette fois-ci...
J'aurai raison de toi... Tu vas voir !
Le double colloque, ici et dans la chambre, s'enfle en même temps. La porte de la chambre s"" ouvre brusquement ^ sur un éclat de voix.