SCENE IV LUI, ELLE, L'OMBRE
ELLE, refermant la porte.
Pas parti î Tant mieux ! car j'étais mortellement inquiète.
Haletante, elle accourt vers lui.
Ecoutez... à la hâte... voilà, en deux mots... Quelque chose de grave... oui... mon ami sait tout, du moins... sa jalousie a deviné... trop tôt 1... Enfin, comprenez-moi... voilà : je suis à vous,
2i8 LE SONGE D'UN SOIR D'AMOUR
si vous le voulez... oui... demain ou tout de suite...
Nous venons d'avoir une scène épouvantable.
définitive... Tout peut se rompre, et très vite.
Voulez-vous de moi ?... Dès demain, si peu croyable
et si fou même que la chose vous paraisse,
dès demain, Henri, je serai votre maîtresse,
votre femme... toute à vous, toute... et pour toujours !.
Ne réfléchissez pas ; c'est hasardeux... qu'importe !
Fiez-vous à ce cri qui me pousse, à l'amour
qui m'arrache à cet homme. Oh! je suis calme, forte
et bien décidée... C'est à vous que je me donne,
et ce soir, vous n'aurez qu'à m'ouvrir votre porte...
je serai là !
Elle s^arrête court, angoissée. Silence.
l'ombre
Allons ! Finissons-en. J'ordonne que tu dises ceci : Je ne vous aime pas !
ELLE, à voix étouffée.
Eh bien ?... Quelle réponse ?
. l'ombre
' Va ! Décide-toi.
LUI, hésitant.
Votre don me ravit, me trouble...
l'ombre
Pas cela !
Prononce ces cinq mots : Je-ne-vous-aime-pas.
LUI, éludant et cherchant d'autres mots.
Mais je ne sais... si brusquement... écoutez-moi,
j'ai peur pour vous... Mary... Je suis un pauvre lâche.
l'ombre, impérieuse.
Dis!...
LUI, martelant avec un grand effort, et comme malgré lui. Je crois...
l'ombre, terrible et dressée.
Dis-le !
LUI
... Que... je ne vous aime pas.
assez...
Ses lèvres ont exhalé faiblement ce mot : assez, comme pour amortir la sonorité de V arrêt.
Vous dites ? Vous avez dit ?
LUI, répète doucement.
Pas assez..
Et voilà qui es fait, mon petit !...
LUI
Je vous fâche évidemment...
ELLE, dans un cri.
i Sortez, sortez d'ici !... de suite I
Oh I quelle atrocité...
Elle se cache la figure dans les mains.
LUI
Pardon ! pardonnez-moi...
Je suis un malheureux... On me fuit, on m*évite...
Je suis l'homme stupide qui entend des voix ! Vous m'avez appelé... j'ai obéi... Pardon de vous avoir troublée... oh ! si peu que ce soit... J'aurais dû fuir... je suis venu...
ELLE
Mais partez donc !
Vous ne devinez pas le mal que vous me faites. Quel mal ! Partez, Monsieur !
Affalée, elle livre à son mouchoir des larmes de rage et confusion.
l'ombre, avec la grande énigme du sourire.
C'est un congé.
Ltll, s'' approchant d^elle et coulant commencer une phrase senti
La vie...
l'ombre, l'interrompt.
N'insiste pas... Pourquoi ? Tu vas gâcher ta sortie... Allons... viens... ton chapeau...
Jl retourne vers elle. Elle est illuminée, et elle a repris di Heurs dans ses bras.
Je suis prête Laisse là cette femme en pleurs, sois sans pitié Demain, la nuit les aura réconciliés !...
LUI
Adieu. Oubliez- moi.
Adieu...
l'ombre, l'attirant doucement vers la porte, de ses mains tendues.
Moi je te reste.
Compte sur moi, je ne te ferai pas défaut !
Va, j'égale en saveur tous les bonheurs terrestres, et ceux qui sont finis sont toujours les plus beaux ! Viens-t'en,monpauvreamant... Tu vois bien, que veux-tu? je te l'avais bien dit, encore un soir perdu ! On ne se défait pas si vite ni si tôt De mes rayons. L'éternité ni'a revêtue... Mais que je t'en promets des songes bien meilleurs ! Tu verras, viens-nous-en, viens respirer la nuit, avant de t'endormir lourdement sur mon cœur... Partons ainsi... glissons à deux... pas vus... sans bruit... Chut ! ... va devant. . . Prends garde aux marches , mon chéri. .. L'amour, vois-tu, l'amour...
Ils ont monté les marches, soulevé la tapisserie, leur couple ensorcelé disparaît par la galerie ouverte pendant que, sans se retourner, la femme continue de pleurer sous la lampe.