‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 11 sur 114 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

LA DUCHESSE

Vous ne m'en direz jamais assez. Je me rends compte que j'aurais dû être plus sévère. Mais je vous jure que l'on n'aurait pu rien soupçonner : c'a été mené en sourdine, d'une façon extraordinaire ! Elle était très libre, je ne dis pas, elle flirtait, c'est vrai, mais pas plus que toutes les jeunes filles... Songez ! Lui, un homme marié... elle, une enfant, une véritable enfant ! Je n'aurais jamais cru cela possible.

Hum ! hum ! J'ai l'habitude des enfants !... Leur esprit expérimental est terrible. Madame la duchesse. Puis, malgré tout vous auriez dû réfléchir qu'elle avait tout de même ses dix-huit ans.

LA DUCHESSE

Dix-huit ans I On ne s'en aperçoit que lorsqu'elles en ont vingt ! C'est nous, les mères, qui leur commandons leur première jupe longue chez nos couturiers, et nous sommes les seules qui ne nous en apercevions pas,

LE DUC, agacé.

Cependant, sapristi, tu aurais bien dû t'apercevoir des assiduités d'Armaury, à Dinard, ici, partout... il était collé à vos jupes... avec ou sans sa femme... (Levant les bras.) car celle-là... qu'est-ce que c'est encore que celle-là !...

LA DUCHESSE

Mon ami, vous n'avez pas idée de l'habileté que sait déployer tout homme qui veut séduire une jeune fille ; c'est prodigieux. D'abord, il ne fait la cour qu'à la mère et ne dit que des choses désa-

a6 LA VIERGE FOLLE

gréables à la fille. Je \ous jure que je ne pouvais m'apercevoir de rien de positif.

LE DUC

De positif est joli !

LA DUCHESSE

Je remarquais bien quelque mauvaise humeur ^ntre eux, de petites privautés... Oh ! une ou deux fois un soupçon m'a bien passé par l'esprit à cause d'une raquette agitée avec trop de fureur... en promenade aussi, peut-être, une manière d'être trop près l'un de l'autre... leurs bicyclettes qui se cherchaient sur la route... Mai§ on ne pense à tout <îela qu'après !... Que voulez-vous que je vous dise, je suis désemparée, je suis désemparée !

Elle incline vers le sol une figure désolée sur laquelle tremble, par secousses, Vor trop vif de la chevelure.

LE DUC, résolument.

Enfin, une solution s'impose. Nous vous avons fait appeler pour que vous nous donniez votre ^vis ; il faut sauver mon enfant de l'emprise de cet homme, la sauver à tout prix ! Il est indispensable de l'éloigner d'ici au plus vite, qu'elle ne puisse le revoir ; c'est le seul remède que nous ayons actuellement à notre disposition. Ni réparation, ni châtiment ; il n'y en a pas I Sur im homme de cet âge et marié, on ne peut exercer que des représailles. Et quel châtiment souhaiter quand il n'y a pas de pénalité ? La séduction masculine est impunie I Monsieur l'abbé, puis-je envoyer ma fille à l'étranger, la confier à une autorité ? Peut-on lui trouver une surveillarite intelligente ? J'ai ime confiance aveugle dans vos ^conseils.

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