‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 110 sur 114 · SCENE II ADRIENNE et ROSETTE restent seules · texte numérisé non relu

SCENE II ADRIENNE et ROSETTE restent seules

ROSETTE

Adrienne, tu vas faire une bêtise !

ADRIENNE

Eh bien, je serai au moins débarrassée de l'envie de la faire.

ROSETTE

Adrienne, tu vas faire une bêtise !

ADRIENNE

Je la connais, celle-là... Avec ce principe, bêtise ou non, on ne fait jamais rien dans la vie...

ROSETTE

Et tout ça va finir par des drames 1 Si c'est pour y assister que tu nous as tant priés, mon mari et moi, de venir passer huit jours avec vous dans cet hôtel, à Lucerne !

LA DECLAR\TION 229

ADRIENNE

Mais non... Tu vois tout romanesquement... II n'y aura pas de drames... Il n'y aura pas de

scènes...

ROSETTE

Ces femmes honnêtes ! quand elles s'y mettent, elles sont effrayantes !... Car, enfin, n'est-ce pas, tu ne m'as jamais rien caché ?... Tu n'as pas eu d'amant ? (Geste vague (TAdrienne.) N'importe... Tu n'as pas eu d'amant ?...

ADRIENNE

Je ne sais pas.

ROSETTE

Comment ?

ADRIENNE

N'ai-je pas eu d'amant ?... H y a toujours quelqu'un qui est en train de le devenir... On ne distingue pas exactement qui... Mais on entend très bien ses pas sur la route. •

ROSETTE

Ce n'est pas bien dangereux...

ADRIENNE

Tu vois... A preuve...

ROSETTE, se levant.

Allons donc !... Je ne peux pas prendre cette histoire au sérieux... Adrienne... Un étranger 1... Tu ne le connais seulement pas !... Tu lui as parlé deux fois... dans un hôtel ! Ce sont là des idées de voyage... Elles font partie de l'enthousiasme comme un dôme ou une tour penchée... Tu es une enfant, Adrienne... Tu ne connais rien encore

23o LA DECLARATION

à l'amour et tu n'as même pas trompé ton mari !... Alors, parbleu, le premier désir s'appJique au premier venu... Ecoute, ne fais pas de bêtises ; Adrîenne... Tu ne m'écoutes même pas...

ADRIENNE

Quoi ?... Non...

ROSETTE

Tu es toute à ta petite pensée... Tu souris en regardant tes bottines...

AERIENNE, se balançant dans le rocking.

Oui...

ROSETTE

Je t'assure que tu m'effraies... Tu as l'œil de toutes les... Tu sais, l'œil contre lequel on ne peut rien !...

ADRIENNE

Rien... Zézette... Ne te donne pas la peine... Chut !... Laisse-moi penser...

Elle se renverse dans le rocking, ROSETTE

Comment se fait-il que tu ne m'aies parlé de

cela que ce matin ? Je l'ai à peine remarqué, moi,

ton english !... Je l'ai rencontré deux ou trois

ois au tennis... Il m'a eu l'air d'un grand flan-

drin.

ADRIENNE

C'est que tu ne sais pas voir.

ROSETTE

Il ne m'a pas paru laid, d'ailleurs... Ridicule...

ADRIENNE

Et charmant !

LA DECLARATION u3i

ROSETTE

Mais c'est un tout, tout jeune homme ! Qu'estce que ça peut avoir ? Vingt ans ?.,.

ADRIENNE, haussant les épaules.

Peut-être... D'abord, je ne pouvais pas le sentir... J'étais comme toi, c'est drôle... La première fois que je l'ai aperçu dans l'hôtel, je me suis dit : « Quel est cet imbécile ?... » C'était dans le bar... Je lisais les journaux... Il est entré... il sifïlait... Puis il a claqué la porte, en sortant, de toutes ses forces. J'ai pensé : « Quelle brute !... » Puis, un autre jour, je l'ai mieux regardé... Je lui ai trouvé de jolis yeux... Ensuite, il m'a paru très fm au contraire... un peu timide... avec quelque chose d'hypocrite qui n'était pas sans charme... Ses mouvements, qui me semblaient ridicules comme à toi, m'ont fait sourire avec attendrissement... Il s'est révélé peu à peu... jour à jour... et, maintenant, je me demande comment j'ai pu jamais le trouver grossier ou brutal, alors qu'il est justement si fm, si particulier, si...

ROSETTE, l'interrompant.

Diable !... Quand les détails qu'on haïssoit deviennent voluptueux et que ce qu'on appelait des défauts se transforment en particularités ! alors, rien à faire... l'amour est au point...

ADRIENNE

Ce n'est pas de l'amour.

ROSETTE

Non. C'est de la rage.

ADRIENNE

Je n'éprouve qu'un plaisir artiste, très sain, je t'assure, à le regarder, et voilà tout... C'est une

joie des yeux pour moi, cette jeunesse, lorsqu'il sourit de son grand sourire large — son beau regard bleu sans pensée — car il doit être très bête !... Il me fait l'effet de ces jeunes chiens pattus, maladroits et beaux, qui courent dans la campagne en fleurs, avec toute leur grande joie égoïste de vivre, et qui déchirent de beaux chapeaux de dentelle à pleines dents... Et s'il était là, près de moi, je ne lui dirais pas des mots d'amour... non. Je lui dirais simplement : « Tu es la jeunesse... Tu es comme le printemps... tu... »

ROSETTE, éclatant de rire

Et aïe donc ! Que serait-ce, si c'étaient des mots d'amour !...

ADRIENNE

La couleur de son vêtement même m'est sympathique !... Si tu savais comme mon cœur bat quand je vois à travers les branches la tache bleue de son veston... bleu, brodé de blanc, avec des insignes... tu as vu ?

ROSETTE

Oui, c'est affreux !

ADRIENNE

Son petit veston bleu ridicule qui m'attendrit !... L'après-midi, à trois heures, je gravis la colline qui est au fond du parc, je m'étends sur l'herbe.. Je vois le bosquet que forme la touffe des arbres de l'hôtel et je me dis : « Il est là dedans !... » Et, alors, j'entends quelquefois ses cris de gaieté, ses exclamations dans une langue que je ne comprends pas... Je ferme les yeux, je rêve et je ne distingue plus qu'au loin, pendant des heures, le bruit régulier que font les balles de tennis... làbas... dans le soleil...

LA DÉCLARATION 25'i

ROSETTE

Regardez-la, comme elle flambe !... Tu es rudement jolie, d'ailleurs, quand tu es amoureuse !

ADRIENNE

N'est-ce pas ?... Je sens que je dois être très jolie... Mes yeux me font mal à force d'être beaux l

ROSETTE

Est-ce qu'il s'est aperçu de quelque chose ?

ADRIENNE

Je ne sais pas... mais j'en suis sûre. Oh ! comment veux-tu qu'il en soit autrement ?... Je traîne toute la journée pour combiner une rencontre d'une minute, pour mettre mes yeux dans ses yeux... Il soutient les regards, le petit monstre l Il doit bien comprendre... Seulement, c'est très hypocrite chez lui... Un Anglais, n'est-ce pas !... Il prend des regards ingénus avec des circuits^ comme ça, autour de la pièce, afin d'avoir l'air de poser naturellement ses mirettes bleues sur moi... Et puis, quelquefois, il se dépêche vite de regarder autre part... Crois-tu ?... Dieu 1 qu'on est bête !...

ROSETTE

Mais enfin, exactement, où veux-tu en venir ?... Qu'est-ce que tu veux en faire de ton boy ?... Cette toquade ne va pas te conduire sérieusement à... à quoi, hein ?...

ADRIENNE

Es-tu bête !... Est-ce que je le demande ?... Me crois-tu assez fille pour me préciser à moimême de pareilles choses !... Ta question me

n% LA DECLARATION

choque, ma obère amie !... Je me laisse aller simplement à cette sensation toute nouvelle et charmante qui roule dans ma tête et qui m'arrête le pouls... Je ne veux rien... ou plutôt, si... si... je n'ai plus qu'une idée... vague... que je me répète tout le temps. Celle-ci : « Il faut que je lui dise... Il faut que je lui dise ! »

ROSETTE

Ce n'est pas très intelligent.

ADRIENNE

,\h ! ma chère, c'est ça qui m'est égal ! Si tu m'interroges dans l'espoir que je vais te dire des choses intéressantes... Je le dis tout cru, comme ça vient !... Et, d'abord, c'est toi qui es bête...

ROSETTE

Moi ?

ADRIENNE

Oui, c'est toi qui es pourrie de lectures !... On n'est intelligent que quand on est calme, sache-le.

ROSETTE

D'abord je n'ai pas voulu te vexer... Tu es très intelligente, et justement voilà pourquoi je voudrais que tu réfléchisses avant de faire une sottise grave... Tu comprends, c'est mental, ce que tu éprouves... Ne pourrais-tu pas garder tout cela pour toi ?... Est-il bien nécessaire de mettre ce Monsieur au courant des sensations qu'il t'inspire ? Lui as-tu déjà parlé de façon à ce qu'il puisse se douter ?

Très peu... Il ne comprend pas un seul mot de français.

ROSETTE, ahurie.

Tu dis ?... Tu dis ?...

ADRIENNE, très simple.

Non... J'ai bien vu à l'extrême difficulté qu'il avait de prononcer quatre mots l'autre jour au tennis : « Il fait chaud... chaod » il disait !... qu'il ne doit pas savoir autre chose que ce qu'on trouve dans les lexiques les plus élémentaires : « Il fait chaud )> et « Ces choux sont bons ».

ROSETTE, bouche bée.

Et toi, tu ne sais pas l'anglais ?... Mais alors, ça devient idiot !

ADRIENNE, açec emballement.

Dis plutôt que c'est exquis !... Là est le plus grand charme... D'abord, je sais dire : / loi^e you comme les clowns, ça suffit !

ROSETTE

Mais c'est idiot !... Mais tu perds pied ! Mais tu ne te vois plus... Tu vas te lancer dans une aventure ridicule... Tu ne sais pas comme ils sont hypocrites, ces Anglais !... Ils n'ont pas de sensualité... Très flirt, oui... mais, au fond ! Prends garde, Adrienne. Je pressens quelque chose d'absurde !

ADRIENNE

Le voilà... Va-t'en !... Qu'est-ce que j'avais dit ? Il vient chercher son Times ou son New- York.

ROSETTE

Prends garde... Non, je ne m'en irai pas...

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