ACTE QUATRIÈME i5j
DIANE
Mon chou, pardonne-moi.
ARMAURY
Tu avais dit: » Pas une larme dans mes yeux, pas; une larme. »
Oh î c'est pas des larmes, ça I
ARMAURY
Mais tu serais bien embarrassée de dire ce que c'est ?... (S' agenouillant.) Mon amouF adoré, n'aie pas peur, n'aie pas de mauvais pressentiment s ^ surtout.
DIANE
Je n'ai pas de m.auvais pressentiments. Ce ion de Gaston, seulement ?... J'ai peur qu'on te fassedu mal.
ARMAURY
Il n'y a aucun danger.
DIANE
Et puis, moi aussi, je voudrais tant ne pas teprocurer de peine, et c'est ce petit bout que je suis qui est cause de tout. Autrement, pour moi-même, j'ignore ce que c'est que la peur !... Tiens, quand j'ai cru que tout était fini, quand on a tout découvert chez moi, qu'on allait m'envoyer au couvent,, eh bien, j'étais décidée à mourir l Un soir de ces huit jours-là, je m'en souviens... il y avait dans le cabinet de toilette qui donne dans ma chambre,, une lumière, une bougie, parce que je n'ai jamais pu dormir sans lumière... (S' interrompant.) Au fait, où Lucy a-t-elle mis la veilleuse préparée H
ARMAURY
Là, sur la cheminée... Qu'est-ce que tu disais d'effroyable, mon petit ?
Je disais qu'un soir, en décoiffant ces cheveux qu'on avait voulu me couper, je les ai laissés flotter sur la bougie... je me rappelle, je les balançais comme ça... et je me disais : « Allons -y, Dianettel» L'horreur même d'être brûlée vive ne m'épouvantait pas. Un petit bout s'est mis à grésiller. D'un mouvement instinctif de la main, je l'ai éteint... mais au fond, ce soir-là, il s'en est fallu de pas grand'chose !...
ARMAURY, lui prenant la main* C'est l'anéantissement de l'amour, ce goût de l'anéantissement auquel il faut savoir résister. Puis, tu n'as pas vingt ans. Il n'y a que les vieux qui ont peur de mourir... La jeunesse fait bon marché de la vie... Ton frère lui-même, qui n'est pas un troublé, répète tout le temps : « Aller se faire casser la tête en Afrique... ». La moindre midinette en mal d'amour allume si facilement un réchaud ! On fait bon marché de la vie parce qu'on n'en connaît pas le prix ; mais, plus tard, tu verras comme on apprécie âprement la valeur de tous les instants. Il semble que toutes les minutes, on vous les vole.
1 — DIANE, qui se lève.
Ce n'est pas une question d'âge. Si on a connu à vingt ans ce qu'il y a de plus beau dans l'existence, le reste vaut-il la peine d'être vécu ? (Elle prend la veilleuse.) Si on a brûlé toute l'huile, comme me le disait l'abbé Roux, la veille de notre fuite ?...