‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 246 sur 254 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

FRÉDÉRIQUE, C interrompant en souriant.

Avec quelle cruauté tranquille vous parlez d'elle !... Ah ! on est bien certain que vous ne l'avez pas aimée, celle-là ! Et, comme tous les gens pressés d'être heureux, vous voulez croire avec un optimisme féroce au bonheur des autres ? Vous parlez comme celui qui a gravi un sommet dangereux et qui établit le bilan de sa victoire.

JULIEN

Il faut bien finalement qu'il y ait toujours un vainqueur 1... En toute sincérité, de ceux que nous laissons derrière nous, je ne vois d'intéressant que vos deux petits. Je vous le garantis encore, nous allons arranger au plus vite leur situation pour qu'ils soient à nous, bien à nous. Je comprends que votre cœur saigne... C'est la grosse inquiétude... Mais, ce soir, n'y pensons pas, voulez-vous ? Il ne faut pas que vous pleuriez ce soir...

PRÉDÉRIQUE

Je ne pleure pas 1... Je suis apaisée, détendue, au contraire 1

JULIEN

Imaginez l'émotion qui peut être la mienne 1 Je n'ai vécu toute ma vie, toute, que pour aboutir à ce jour-là !... Vous avez été si cruelle dans vos refus, Frédérique !... Autrefois, ils étaient bien compréhensibles, je les ai respectés, subis... Mais maintenant depuis que nous vivons ensemble... l'énergie, l'obstination, avec laquelle vous vous êtes refusée me faisait même douter de votre amour !... Un jour tenez, lundi dernier, il m'a semblé vous sentir défaillir,... prête à vous

abandonner... Ai-je bien fait de respecter vos derniers scrupules ? Vous me disiez :« Non ! là-bas. là-bas... » Et ce là-bas était murmuré comme une plainte, un gémissement.

FRÉDÉRIQUE

Que voulez-vous 1 On n'a pas été impunément plus de vingt ans une honnête femme... il vous en reste une habitude effrayante !... il faut ce soir que je fasse table rase de tout mon passé, de mes luttes d'autrefois, de mes idées, de mes pudeurs, même de ma religion... Songez donc !...

JULIEN

C'est un grand soir, ma chérie... Comme il est émouvant pour nous deux !... Quelle date !... Six ans ont passé... oui... de lutte, de reniement, de faiblesse... tout le roman inutile du refus... et nous voici, dans cette chambre, aussi naïfs, aussi gauches et tremblants qu'au premier jour, qu'au premier rendez-vous !... Tenez, au fond, vous aviez raison : dans l'atmosphère de Paris, de cet hôtel, un pareil moment eût été gâché... A quoi bon avoir attendu six ans et voler à la vie tout à coup quelques minutes précipitées ? Vous êtes trop délicate pour ne pas l'avoir senti. C'est navrant, en effet, les hôtels... avec des bruits dans les couloirs, des gens pressés, des domestiques, des bagages !... Ici, nous sommes maîtres de nous, des heures, des choses !... Nous rentrons dans la nature, tout simplement en nous aimant.

Jl veut la saisir.

FRÉDÉRIQUE, doucement.

Laissez !... Laissez-moi encore... un peu... quelques instants...

Elle 8*appuie à la cheminée, la tête exprès baissée,

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