‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 34 sur 254 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Mais vous oubliez une chose, c'est que si je n'ai été qu'une vague comparse d'occasion, je vous ai, moi, appartenu de chair, de corps et d'âme !

BOUGUET, la regardant froidement, sans sourciller.

Eh bien, après ?

EDWIGE, un instant stupéfaite.

Gomment, après ? Ah ! il est possible que ce 8oit là pour vous un détail oublié... mais, moi> j'en vis encore, voilà la différence ! Car, malgré mon silence, il faut que vous sachiez tout de même que rien n'est apaisé en moi... Oh ! je me doute bien du peu qu'occupe, dans votre souvenir, cette possession passagère. Pour moi, je puis dire que vous l'avez faite totale, et elle n'est pas encore près de finir...

BOUGUET, contrarié^ avec un plissement des lèvres.

Quels souvenirs évoques-tu ? Et de quel front viens-tu prétendre que quelques minutes d'entraînement, aujourd'hui bien effacées, ont pu modifier la face des choses et enchaîner tout l'avenir... Je le nie ! Je le nie !... Je ne sais si tu es sincère ou habile, ma fille... Mais il faut te persuader que tu es singulièrement dans l'erreur ! Passe encore si tu avais été une jeune fille. Ce n'était pas le cas... Ce secret, ou ce souvenir déjà lointain, ne dépend que de nous deux, et il est enfoui dans l'oubli... L'idée qu'un acte de conjonction engage la vie des êtres à jamais est une idée de primaire !... Tu en as la preuve dans l'oubli même que tu éprouves de ta première faute 1 Tiens, tu me fais hausser les épaules ! Moi, je juge les choses de plus haut, j'ai l'équité d'un homme habitué à scruter tous les jours et à manipuler le phénomène de la vie... Deux êtres se sont étreints... Un geste, rien qu'un geste 1... dans

notre cas, ignoré de tous, donc réduit à sa moindre proportion. C'a été cela... Une minute beile, que je ne renie pas, mais rien de plus, tu entends, rien de plus !

EDWIGE

Pour vous peut-être, pas pour moi, et cela, je vous le crie encore de toutes mes forces 1

BOUQUET

Pour toi, comme pour moi... Pour la nature entière, Edwige.

Il sourit avec sérénité.

Quel mépris vous avez de l'amour 1

BOUGUET

Nullement ; quelle vénération, veux-tu dire I Je le respecte, mais je le juge... Je suis trop près de lui à toutes les heures de travail... Il est trop

f)rès de moi pour que j'en méconnaisse à la fois a simplicité et la splendeur... Je le vois tel qu'il est, comme une belle lumière. Il ne doit rien éteindre dans les êtres. Il doit au contraire tout exalter en eux... La vie, comme la conscience, est une évolution créatrice. A ton tour d'évoluer... d'entrer dans de nouveaux domaines, d'où tu sortiras modifiée, agrandie.

EDWIGE, agacée

Oui, vous parlez toujours en philosophe, làhaut, sur la montagne I... Vous êtes au-dessus des préjugés, c'est entendu, mais savez-vous ce qui ressort clairement de votre logique ? Ce qui est lumineux comme le jour, c'est que vous ne m'aimez plus du tout... Alors, vous me rejetez de votre vie comme ce tube qui n'est plus bon à rien, même à vous servir.

Elle j^te le tube par terre avec violence.

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