ACTE PREMIER
BOUGUET, plus doucement.
Eh bien, tu te trompes, mon enfant, et tu t'égares méchamment. Ne crois pas qu'il ne me sera point mélancolique et un peu triste même de ne pas t'avoir là à mes côtés... mon enfant... J'aurai un regret de ne plus entendre ton pas ici, quand je dictais le soir, ton rire encore dans les couloirs... Une paix qui était bien à nous deux... C'est cela, vois-tu, et non le reste qui mérite le nom d'amour 1
Au-dessus de la tabte^ il lui caresse paternellement la main.
EDWIGE
Oh ! merci... c'est si doux de vous entendre parler ainsi !... Devant la fatalité qui me sépare de vous, je suis contente que vous m'ayez comprise malgré tout... que vous ayez compris de quelle façon je me réchauffais à votre génie compatissant et merveilleux... Si je n'avais plus les autres caresses, il me restait au moins les caresses de la pensée. C'était tout de même une petite possession journalière. Ah ! nos bonnes heures... nos bonnes heures... finies... pour toujours ! „„ , "* Elle pleure.
BOUGUET
Ne regrette rien, elles étaient arrivées à leur terme... Tout a un temps. Tu sentais bien qu'elles allaient être interrompues complètement par mes travaux et notre découverte. Il faut même que j'interrompe la dictée de mon livre, et peut-être pour des années ! Ma vie ne sera plus désormais qu'un problème actif... où tu n'aurais plus pesé que comme un fétu... Allons, allons, petite fille, malgré tes protestations, au fond, tu es d'accord avec moi. Ah ! mon enfant ! fasse la vie que tu aimes cet excellent homme et que son esprit
t'apporte une nouvelle et définitive culture... Quel avenir heureux... magnifique... Et, nous deux, nous aurons la joie de demeurer, songes-y, des amis proches, mais désormais sans remords... Car cela aussi compte... il y a eu des remords... ceux d'avoir menti... ou du moins faussé la réalité de nos rapports... Tu verras !... Tu peux être heureuse !... Deviens la bonne, loyale et simple femme que tu dois être un jour !...
EDWIGE
Oh ! vous savez bien qu'au fond je suis résignée d'avance à tous vos ordres... Vous me diriez d'épouser n'importe qui, pour ne pas vous perdre, je le ferais. Que ne ferais-je pas ?... Je suis prête à toutes les lâchetés. Je serais heureuse de toutes les complicités, mais, ce qui m'exaspère, c'est que je ne l'ai même pas votre complicité. Je le sens bien 1 Nous allons faire un crime à nous deux... et je resterai seule à en traîner le boulet !...
BOUGUET, se retournant.
Gomment, un crime !
EDWIGE
Et de quel nom voulez-vous appeler ce que nous allons faire ? Car je n'aime pas Blondel, et s'il m'épouse je l'aimerai encore moins. Je ne l'aimerai jamais.
BOUGUET, avec un geste d'énergie souveraine.
Tu l'aimeras ! Il y a des arbres qui refusent le sol où on les plante. Passe par là, deux ans après, ma fille, et regarde, à leurs ramures et à leurs racines, s'ils n'ont pas puisé tous les échanges, toutes les richesses de la vie !...
EDWIGE, perdant patience.
Alors, cela vous est parfaitement égal, que je