‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 36 sur 254 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

mente à cet homme pendant des années, à votre meilleur ami, à votre associé... Vous trouvez ça bien, propre... J'aurai des désirs et je les cacherai...

BOUGUET, vivement.

Tais-toi ! Je te défends !

EDWIGE

J'aurai des dégoûts, je les cacherai. Si, si, par exemple, il faut que vous le sachiez ! Oh 1 c'est très beau de raisonner en philosophe, en homme supérieur aux choses de la terre ; mais, moi, j'en suis, de la terre, et vous allez me river à un mensonge et à une hypocrisie de tous les jours, dont je frémis, qui me révolte 1 J'ai tout de même en moi quelque chose de naïf, d'impulsif, qui me fait vous crier cela !... Je suis prête à tout comme l'esclave est prête, c'est entendu, mais vous, qui allez me donner à cet homme, sachant ce que vous savez de moi et de quelle façon je vous appartiens, vous, qui allez, avec votre belle sérénité coutumière, accomplir froidement et posément cette action, comme si vous partagiez votre pain aux disciples... ah ! non ! voulez-vous que je vous dise... je trouve cela monstrueux 1

BOUGUET

Petite sotte, pauvre tête bornée ! qui ne voit pas l'avenir avec sa moisson de joie et de vérité...

EDWIGE

De mensonge, vous voulez dire ?

BOUGUET, frappe sur la table.

Non, non, de vérité !

EDWIGE

Comment pouvez-vous prononcer ce mot, vous qui allez fruster votre ami, vous qui allez...

BOUGUET, éclatant tout à coup.

Ah ! puis, assez... tu m'ennuies, à la fin î... J'ai voulu ton bien, ton bonheur. Va, ma fille, va crever la misère ! J'étais trop bête de m'intéresser à ton avenir !... Va vivre avec tes cachets à trois francs !... Va vivre, loin d'ici!... au diable !... Arrange-toi I

EDWIGE

Maître, maître 1 j'ai eu tort I

BOUGUET

Tu as mille fois raison !

EDWIGE, éperdue devant la fureur de Bouguet,

Ayez pitié de moi... Tout, j'accepte tout... J'ai dit cela dans un mouvement de colère.

BOUGUET

C'était le bon 1

EDWIGE

Je vous ai insulté, vous si parfait ! Mon Dieu I

BOUGUET

Tu partiras, cette fois... Tu partiras, je te le jure bien !...

EDWIGE

Maître, maître, ne m'abandonnez pas... ne m'en veuillez pas... de vous avoir offensé dans ma folie... Vous comprenez, c'est mon amour qui divaguait. Mais je suis prête à tout... j'étais résignée d'avance... Ordonnez... je ne veux pas disparaître... Dites... dites ?...

Ne criaille pas...

Jl va à la porte, Ventr^ouvre, comme pour voir si personne n'écoutait, puis la referme. Un très long silence oppressé.

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