‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 77 sur 254 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

ans, mon ami... Dès l'âge de quinze ans, je vivais dans ce troisième cycle dont vous parliez : la pensée, la recherche... Et voici que je fais peutêtre le chemin inverse de celui que vous avez fait !

HERNERT

C'est-à-dire ?...

BOUQUET

Oui, parti de la pensée après être passé par les sentiments, j'en arrive peut-être aux sens.... dont vous venez !... Quelle affreuse contradiction 1... Et quel échange !...

HERNERT

Est-ce possible ?...

BOUQUET

Pendant que vous parliez, j'écoutais votre histoire avec angoisse... Vous ne pouvez concevoir mon doute do moi-même en ce moment... mon étonnement... ma rage, depuis quelques jours... le doute de ma fierté qui m'envahit !... Celui auquel vous vous confessez avec ardeur n'est peut-être qu'un pauvre vieux savant naïf et falot, qui n'a môme pas la connaissance de soi-même et qui, à inquante ans passés, se sent tout à coup pris par une force rétrograde... Oui, ne cherchez pas à comprendre... Nous sommes deux voyageurs, nous nous rencontrons en chemin inverse. Nous pensions l'un à l'autre, sans nous connaître... et nous nous rencontrons en passant, l'un allant là, l'autre en revenant. Et nous nous tendons la main fraternellement, mais avec une bien belle amertume !

HERNERT

Ce n'est pas encore assez que cette poignée de main... Je ne sais ce qu'évoque pour vous cette

soirée, ces arbres, ce jardin. Je devine obscurément une terreur... Mais je sens monter en moi, près de vous, toute l'émotion du soir où j'ai souhaité de disparaître à cause d'elle... Voyezvous, c'est le même ciel immobile... Il n'y a qu'une chose qui est peut-être changée... le visage de ma douleur... Et un peu grâce à vous, n'est-ce pas ? Comprenez-vous ma dette superstitieuse, maintenant ? et pourquoi j'ai tenu à l'acquitter ?

Il faut que je vous embrasse... il faut que nous nous embrassions !...

HERNERT

De tout mon cœur 1

Et ces deux hommes, dans Vombre, se donnent un baiser maladroit où se mêlent des larmes et de larges respirations oppressées.

BOUGUET

Mon ami, mon cher ami ! qui pourrait com prendre notre émotion en ce moment et le baiser d'homme que nous venons d'échanger ?

HERNERT, radieux.

Vous voyez que j'ai bien fait de venir ce soir» Je ne m'attendais pas k. un pareil moment.

BOUGUET

Quelqu'un vient nous le voler.

HERNERT

Et, voyez, c'est un peu comme dans des histoires et comme à la fin des rêves, la musique cesse avec nos paroles.

Page 1