‹ Théâtre complet (volume 3)Chapitre 94 sur 254 · ACTE DEUXIÈME i · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME i

absurde de vouloir être juste. Je n'ai pas perdu le sens des responsabilités, ne le crois pas. Non, je l'ai soumis, comme je le sentais, à des idées ou à des morales supérieures, mais sans doute ai-je trop présumé de mes forces ou de la clémence de la vie, et ne suis-je pas arrivé à mettre d'accord la vie et la pensée... Utopiste, ah ! fatal utopiste !.., Savant naïf, mauvais critique, qui crois tenir les fils de la vie dans les quatre murs de la chambre où tu travailles en reclus ! Toi qui travailles au bien de toute une humanité, voilà ce que tu as fait de ton meilleur ami... de ta femme... de tous les tiens. Ah I si j'étais seul à payer mon utopie et mon absurde optimisme ! Comme j'en serais ravi ! Il serait juste qu'une mathématique supérieure fût venue m'en punir à l'instant même où je sortais de la voie stricte. Mais il y a toi, mon ami I... toi, pour lequel je n'avais pas d'assez belles espérances, toi que j'aime, va, dont j'aurais tant souhaité le bonheur, oui, oui, ne ris pas lugubrement à ce mot I... Voilà que je te fais souffrir de dure façon, et cela me navre ! Ah ! j'aurais dû avoir le courage de mentir encore !... Je n'ai pas pu !... Je n'ai pas pu I... j'en suis désespéré 1...

BLONDEL

Il parle de mentir encore !... C'est le comble l Il appelle encore le mensonge à son aide comme si ce n'était pas assez ! Je ne cherche pas à comprendre le mobile qui t'a poussé à cette combinaison infâme, je n'y arriverais pas !... C'est ou de l'ignominie ou de l'aberration pure 1...

BOUGUET

Non, je ne pouvais agir autrement 1 Non, cent fois 1

ï46 LES FLAMBEAUX

BLONDEL

Ce n'est pas vrai !... Ton devoir était de me crier casse-cou 1 et tu m'as poussé... J'ai encore tes paroles dans l'oreille !... Ton devoir était de me crier, à moi, vos amours...

BOUGUET, lui prenant le bras avec énergie.

Ecoute, Blondel, écoute bien ceci, car c'est la vérité suprême... Je n'ai jamais aimé Edwige...

Continue ton œuvre de mensonge !... Achève !

BOUGUET

Tout ce que j'ai de pouvoir affectueux n'a jamais appartenu, n'appartiendra jamais qu'à ma femme l

BLONDEL

Tu mens ! tu mens !

BOUGUET

Je ne mâcherai pas les mots. Qu'était cette petite quand elle est entrée à la maison, il y a quelques années ?... Tu t'en souviens ? Tu étais toi-même à mille lieues de supposer qu'un jour tu l'aimerais. Nous la considérions tous comme une petite subalterne de mon service. Elle s'enthousiasma pour le maître. Un soir, une heure, pas autre chose, ma camaraderie pour elle s'est brusquement transformée en le plus banal et le plus fugace des désirs 1... Et puis la vie s'est refermée et a repris son cours.

BLONDEL, à voix basse, les poings serrés.

Si tu m'avais crié il y a deux mois un pareil aveu, je n'en serais pas à ce désastre.

BOUGUET, revivant le passé phrase à phrase. Je ne le pouvais pas, je t'assure, je l'affirme 1

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