‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 162 sur 236 · ACTE PREMIER a · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER a

de jolis cheveux, Jeanne », je n'ai pas hésité à rejeter la tête en arrière, comme ça, pour que tu m'embrasses... Non, bien sûr, je ne t'en veux pas.. Nous avons été deux coupables du même âge qui se laissent aller à la nature, sans penser aux conséquences et, pendant deux mois, j'ai été tellement heureuse que, mon Dieu, je peux bien endurer un peu maintenant... Deux mois ! c'est beaucoup dans une vie...

GABRIEL

Pourquoi parles-tu au passé et avec cet air bizarre ? comme si tu voulais insinuer quelque chose !...

JEANNE

Oh ! que veux-tu... Je me rends bien compte que je suis pour toi une gêne, une espèce d< mords... Ma maternité t'a ahuri, révolté, car j'ai deviné ta rage, va, mon pauvre petit, et encore plus ton dégoût !

Mon dégoût ?.

GABRIEL

JEANNE

Ne proteste pas !... La maternité chez les pauvres, ça n'a rien de bien excitant... Je me tiens et je tiens le bébé aussi proprement que possible, mais, malgré tout, pour un Monsieur comme toi, ces choses dont tu n'avais pas l'habitude, les dessous de la vie au grand jour et sans luxe, ce n'est pas fait pour t'attacher à moi. Tu dois avoir hâte de connaître d'autres femmes plus relevées, plus élégantes... de ton monde, quoi 1 J'ai été un caprice, un amusement et, maintenant, tu as des façons de me regarder, par moments, avec un oeil froid et des mâchoires serrées...

256 LA CHAIR EUMAINE

GABRIEL

Je t'écoute... je t'écoute... pour voir jusqu'où tu vas aller !

JEANNE

L'autre jour, quand je donnais le sein au bébé, tu as eu une façon méprisante de dire : « Comme tu as les veines bleues, ma pauvre fille ! » J'en ai eu le cœur serré 1 ça m'a fait mal... et, tiens, encore, quand tu as reniflé en entrant, tout à l'heure, avec un air dégoûté : « Ça pue le nouveauné !... » Oh ! tout cela est bien compréhensible, mon Dieu ! je suis presque une domestique pour toi... Pourtant, je te dis, je me tiens du mieux que je peux. Tu vois, je n'ai même plus les doigts piqués qui t'agaçaient tant. Maintenant, je mets toujours un dé pour coudre et...

GABRIEL

Ça suffit, hein ! Tu as vraiment une opinion de moi très flatteuse, je te remercie.

JEANNE

Quoi de plus naturel ? Tu es humilié d'être lié à moi. Je ne le suis pas de l'être à toi... voilà la différence. Nos deux jeunesses ne sont pas pareilles. Pour toi, c'est de la jeunesse gâchée, pour moi, c'est de la jeunesse admirable I Pour toi, ce qui passe là, c'est du mauvais temps à oublier plus tard. Pour moi, c'est peut-être bien tout ce que j'aurai eu de bonheur dans la vie. Tu vois que le compte n'est pas le môme, mon petit ami. Donne ta main, tu veux bien ?

Timidement, elle lui embrasse la main.

GABRIEL

Tu as les yeux rouges, Jeanne I

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