‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 179 sur 236 · ACTE DEUXIÈME a · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME a

sance... Il est mort comme un brave, car c'a été un soldat admirable... Deux citations... Son capitaine m'a écrit... Je te raconterai... Je n'ai pas le cœur pour le moment. Tu pleures ! Ah ! c'était ton fils tout de même... Tu le sens maintenant... Ça te fait mal... Il avait tes yeux... Ah ! si tu l'avais connu !

LEVASSEUR

Tais-toi... Tais-toi... Qu'est-ce que tu vas devenir, infortunée ?...

JEANNE

Moi 1 Ah ! mon Dieu !... Moi !... En voilà une chose qui n'a pas d'importance... Plus vite ce sera fini, mieux ce sera!... Seulement, je connais la vie... Je sais que je suis solide... Le jour heureux n'est pas près de venir... Je tiens de ma mère qui est morte à quatre-vingts ans... Mais qu'est-ce que ça fait !... Est-ce qu'il s'agit de moi !... Si tu l'avais connu, tu aurais vu quel chic bonhomme c'était, ton fils !... Tous ceux qui ont pu l'apprécier me l'ont dit ! Déjà, dans ses études, tu sais qu'il avait été demi-boursier ? Et à la Compagnie du P.-L.-M., l'ingénieur du matériel m'avait dit... {Elle s'interrompt.) Mais à quoi bon ! A quoi bon tout cela, maintenant ?... C'est du passé. Sa mort le peint tout entier... Il ne pouvait pas ne pas mourir ! Je le savais bien !... Oh ! il n'était pas spécialement militariste... Au contraire, il m'avait dit : « Maman, la guerre est une ignominie... Mais puisqu'il faut... Eh bien... Allons-y ! » Et il y a été ! Il a eu une conduite admirable au feu... Toujours en avant... Et puis, modestement, sans phrases, même au régiment, un bon petit employé 1... Comme il disait, «un bon ouvrier ». Je te raconte tout ça, pêle-mêle... je

a84 LA CHAIR HUMAINE

m'embrouille, je mélange, mais c'est parce que je veux que tu saches ce qu'il était... quelle était sa valeur... et qu'il est mort en faisant ce qu'il a fait toute sa vie, simplement, dans son petit coin, sa tâche... Si c'avait été ton fils aux yeux du monde/ eh bien, crois-moi sur parole, tu pourrais en être; fier !

LEVASSEUR

Mon fils !... ce mot... Et, pourtant... Pourtant, Jeanne, cette paternité, je la sentais, même en, l'étouffant !... Il y avait un regret dans ma vie, un regret obscur, persistant, auquel je ne me laissais pas aller, par volonté, mais un regret, Jeanne, c'est quelquefois plus douloureux qu'un remords !... Et ce que tu me dis de sa fin multiplie ce regret de ne pas l'avoir connu, apprécié, aimé... Il n'est plus... Voilà !... Je revois cette façon un peu penchée de se tenir, que j'avais dans ma jeunesse...

JEANNE

Et il ne t'en voulait pas, tu sais !... Il t'était reconnaissant de la rente que tu avais assurée sur nos deux têtes... Il parlait rarement de toi, c'est vrai ! Pourtant, l'année avant la guerre, il t'avait rencontré dans une exposition industrielle au Grand Palais... où tu avais un stand... Il est rentré en disant : « Il m'a reconnu, certainement, à la façon dont je l'ai fixé. Il ne m'a plus quitté des yeux tout en parlant à des messieurs ! Il était pâle... Je sentais chez cet homme une grande émotion... Je suis sûr de ne pas m'ôtre trompé... »

LEVASSEUR

Il se trompait, pourtant... Il a cru...

JEA.NNK, comme avec une déception.

Al» !... Ce jour-là, il m'a parlé de toi en termes

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