‹ Théâtre complet (volume 4)Chapitre 220 sur 236 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

du turbin... mes idées ont changé... On s'aigrit dans ce fourbi-là. Avant, j'étais résigné, pacifique. Mais j'ai fait la guerre, j'ai été parmi qui ont souffert leur vie chaque jour pour sauver ceux qui la leur ont plus ou moins donnée 1... Làbas, tout m'est remonté dans un coup de rancœur... Je suis devenu... comment dire ?... un peu anarchiste... J'ai eu le temps de trop réfléchir à l'organisation de la société... Vous comprenez... à toutes les injustices... Ce que pendant trente ans j'avais si commodément suppor; : ap-

paru tout à coup intolérable... révoltant... En sorte que, lorsque ma mère m'a écrit qu'elle allait vous prévenir, j'ai répondu tout de suite : Te presse pas, laisse donc, patiente... 11 faudra leur dire leurs quatre vérités... Je veux y aller moimême, lui annoncer dans le blanc des yeux que j'ai encore ma peau et qu'elle est matriculée à son nom. »

LEVASSE UR, l'interrompant.

Et vous m'avez en face de vous, mon enfant... Vous pouvez parler en juge... vous en avez le droit... Je ne sourcillerai pas...

PAUL

En juge !... Oh ! oh !... Il y a quelques se maines, peut-être, dans le feu du retour, oui !... J'aurais dû venir vous trouver illico... J'ai attendu exprès. Quelques semaines, c'est énorme pour une idée... Avez- vous remarqué, Monsieur, comme on passe son temps à changer d'idées ? Là-bas, dans le camp des prisonniers, c'était la révolte, le chambardement social... tout le fourbi !... Quand on est revenu, il y en avait qui serraient les poings et qui avaient la voix rauque... La guerre rend méchant... Et puis, sous le veston retrouvé... dans la

chambre... dans la flemme de la rue... au bureau du P.-L.M-. avec les vieux poussiéreux d'autrefois, ce qu'on se sent mou !... La guerre s'estompe... on reprend... tout s'oublie... On voit le monde tel qu'il était avant, pire peut-être... si fort et si grand ! Alors, moi, je suis redevenu petit, petit... On arrivait pour chambarder... gueuler... et puis, on se paie une place au cinéma le samedi soir... Allez... je vous dis, ce qu'un homme peut changer de croquenots dans une vie !... Ah ! misère !...

LEVASSEUR

Vous voulez dire que la rancune s'atténue, mais les sentiments demeurent. C'est ça, n'est-ce pas ?

PAUL

Non, je ne vous en veux pas plus qu'avant, je jure. Pourquoi ?... Est-ce qu'il y a quelque chose de changé ? Qu'est-ce que la guerre a à voir dans mon cas ? Vous voyez que je ne suis même pas intéressant... à peine amoché... J'ai fait mon devoir comme tout le monde. Ah ! si j'étais mort... bougre !... c'aurait été une autre musique. Là, dans le portefeuille... j'étais un rude héros, n'estce pas ?... Mais, là... avec toute ma peau des pieds à la tête, ce que je dégringole !... Mais si, mais si, ne faites donc pas ce mouvement indigné. Vous êtes un brave homme au fond... Eh bien ! avouez que vous ne trouvez pas en vous l'émotion que vous voudriez. Allons, pas de blague 1

LEVASSEUR

Je ne l'ai pas... cette émotion !... Moi qui vous écoui" parler comme en un rêre ! qui entends pour la première foii le timbre de votre voix... Et

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