‹ Théâtre complet (volume 5)Chapitre 119 sur 126 · SCÈNE VI PIERRE, ISABELLE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI PIERRE, ISABELLE

Isabelle entre précipitamment, en vêtement de nuit hâtivement jeté sur ses épaules.

PIERRE

Isabelle !

ISABELLE

Pierre !

{E/te est tombée près de la porte, sur la c/iaise qui se trouvait là. Lui, près de la table. Ils pleurent.)

ISABELLE, s' essuyant les yeux.

Quand on m'a dit que c était vous, j'ai reçu un coup au cœur! C'était à la fois trop cruel et trop bon... Ah! Pierre!... Pierre!

PIERRE

Qui m'eût dit que nous pleurerions ainsi, en nous revoyant!...

ISABELLE se rapproclie de la table et de Pierre. Mon ami!... Regardez ce qu'on a fait de votre amie...

PIERRE

Non. Vous ôtes toujours la môme. [Isabelle, élevant la lumière à hauteur des yeux. Il la regarde en plein jour^ timide.) Un peu maigrie... un peu pâlie!

ISABELLE

Vous, vous avez bonne mine.

PIERRE

Ah! moi, vous savez, je... {Geste. Isabelle tout d'un coup lui saisit les deux mains, en le regardant dans les yeu.v. Pierre touché.) Merci... merci!... Vous n'avez jamais été meilleure pour moi, dans toute votre vie!... {Un temps.) Et cependant, allez, je ne bénis pas les chagrins qui vous rendent plus compatissante.

L'ENCHANTEMENT. ô^l

ISABELLE

La petite m'a dit que vous étiez descendue chez

• Jette... C'est vrai?... Est-ce que vous avez tout ce

<iu"il vous faut, au moins?... Et dites?... ce retour?...

PIERRE

Oui, tout à l'heure... tout à l'heure... je vous dirai... ça n'a pas d'importance!... Je vous en prie, ne troublez pas cette minute, laissez-moi tout au bonheur de vous '■voir... là... là... (// s'assied et la contemple encore longuement un peu comme les peintres font en regardant un modèle, et il dit en secouant la tête.) Mon pauvre amour!... Cela ne vous offense pas que je vous appelle ainsi?...

ISABELLE

Pierre !

PIERRE

.l'emploie le mot amour, faute de mieux!

C'est déjà bien suffisant.

PIERRE

Ah! maintenant, vous avez fait l'apprentissage amer? Mais aussi... mais aussi!... Ah! si j'avais été là encore, Mion amitié sûrement vous eût empêché de commettre itie sottise. Vous vous êtes lancée, à corps perdu, dans juelle aventure!... Oui, je sais, vous étiez en droit d'espérer mieux de leur part... mais la moindre expérience vous eût avertie que vous courriez à un îibîmo. Enfin!

ISABELLE

Vous auriez eu, à ma place, le môme mouvement

^/'néiv'iiv (ino. moi...

PIERRE

Mais comme vous avez dû ne pas savoir vous v prendre !... [Souriant.) Et que de choses charmantes et stupides vous avez dû dire!...

ISABELLE

Si vous saviez, Pierre ! Ah I comme ils m'ont trompée !

3ti8 L'ENCHANTEMiiNT.

PIERRE

Je no le défends pas. Je ne le juge môme pas enco^(^ Je vous prie seulement de savoir <Hro in'liiliî''n(p.

ISABELLE

Je pense, lourdement, à ce que je dois laire. On eût dit que je sentais que vous deviez venir et que je n'attendais plus que vous...

Comme il faut que vous l'ayez aimé, mon Dieu!

ISABELLE

Si c'est aimer que de se sentir tous les jours plus égarée, plus palpitante, plus chagrinée... alors, oui, je Fai aimé...

PIERRE

Passionnément!

ISABELLE, sérieuse.

Je vous demande pardon d'avouer simplement, cette Iransformation, devant vous. Mais à quoi servirait de ne pas être franche?

PIERRE

Oh! vous ne me faites plus de mal!... Il y a longtemps que je vous ai dit adieu. {Changeant de ton.) Bref, maintenant, qu'allez-vous devenir? car il s'agit de trouver une issue... Vous ne pouvez pas rester plus longtemps dans cette répugnante atmosphère.

LSABELLE.

J'y songe.

PIERRE

^uel moyen ?

ISABELLE

J'en ai un bon... Attendez... Vous nous rt su/. n't;stce pas?

PIERRE

Je repars liemain par le train de quatre heures.

Non !

L'ENCHANTEME.M. 5-Jy

PIERRE

N'insistez pas...

IS.\BELLE

N'oilà qui va hâter les choses.

PIERRE

ISABELLE

PIERRE, l'niu.

Comment cela ^'ous verrez.

Ahî

ISABELLE

Et à quelle heure êtes-vous arrivé chez Odette?

PIERRE

Au moment du dîner... il y a une heure...

ISABELLE

Et à huit heures vous étiez déjà au courant de tout!... C'est admirable! Voilà bien les amies!... Curiosité, vanité et envie... J'en étais sûre!... Elle m'avait juré, celle-là, qu'on la cou}>erail en morceaux plutôt que de révéler un mot de leur trahison, à qui que ce soit... même à de Chelles, même à vous...

Vous vous trompez, je vous jure. Odette a été d'une discrétion absolue... même ridicule, je m'en porte garant pour <'11f'.

ISABELLE

Mais alors, (jui vousa appris?

PIERRE, t^iiil'iirtfisfé.

Eh bien! je...

ISABELLE, (l'une voix subUiine/it indifférente et détachée.

Ahî je comprends... oui, c'est juste... Ils ne se cachent de personne... Oh! tout le monde est au courant ici... C'est une aventure publique. Georges lui-même vous aura tout de suite raconté sa passion pour Jeannine. [Mouvement de pritestatim énergique de Pierre,) Ou

alors, plus simplement, il vous sera arrivé ce qui est arrivé à tant d'autres... hier encore, à de nos voisins... oh: ne protestez pas... c'est devenu tellement fréquent! Dès votre entrée ici, vous avezcoraprisà leur attitude... {Second mnm'cmciit chi Pierre.) Je VOUS en prie, cette fois, Pierre, ne m'humiliez pas d'un mensonge de plus ! A quoi bon?... Croyez-vous que je ne sache pas? Ils ne se cachent plus, vous-dis-je... Vous êtes tombé, tout de suite, sur une scène d'intimité... Ils vous ont donné. le spectacle de les surprendre... comme on les trouve niainlenant toujours... s'erabrassant, n'est-ce pas? s'étreignant dans mi coin... c'est cela?... [Pierre hoche la tête évasivement et baisse la tête.) C'est cela? {Bondissant ai'ec un cri.) Ah! c'est tout ce que j'attendais!

pii:;rri:.

O'i^ dites-vous?

ISABKLI.i;.

Je n attendais que cette preuve... Celte fois des yeux ont vu!... Ah! la bonne délivrance!... la certitude!... Enfin!...

PIERRE

Isabelle!

ISABELLE

C'est le ciel qui vous envoie!... Enfin! enfin!

{Elic va à un petit meuble bas près de la cheminée et l ouvre avec une clef quelle porte à sa chaîne de cou.)

PIERRE

Mon amie, mon amie... vous m'effrayez.

ISABELLE promène ses mains agitées dan<s des tiroirs.

Georges apparaît a ce moment sur le perron. Ah! te voilà!... Entre! {Montrant Pierre.) Maintenant, il a vu! maintenant j'ai la preuve!... Tu ne peux plus nier... {Elle s éloigne un peu à reculons des deux hommes.) C'est tout ce que j'attendais... Adieu!... Je vous délivre... Soyez heureux !,..

LENCHANTEMENT. 351

[On la i'oit filtre un geste. Un revolver estitans sa main. Georges se jette sur elle. Une courte lutte s^ engage. Dans le corps à corps ^ Georges finit par lui arracher le revolver des mains. Il en retire les cartouches.

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