‹ Théâtre Complet IIChapitre 107 sur 203 · ACTE, PREMIER - SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE, PREMIER - SCENE IV

PONTAGNAC, s’asseyant. — J’ai di vous paraitre ridicule.

LUCIENNE, souriant. — Croyez-vous?

PONTAGNAC., — Vous étes moqueuse!

LUCIENNE, — Enfin... voyons, qu’espériez-vous donc en me suivant avec cet acharnement?

PONTAGNAC. — Mon Dieu! ce que tout homme espére de la femme qu’il suit et qu’il ne connait pas.

LUCIENNE. — Vous étes franc.

PONTAGNAC. — C’est qué, si je venais vous dire que je vous suivais pour vous demander ce que vous pensez de Voltaire, il est probable que vous ne me croiriez pas.

LUCIENNE. — Tenez, vous m’amusez. Et cela vous réussit ce petit manége?... Il y a donc des femmes...

PONTAGNAC. — S’il y a des!... 33,33 pour cent.

LUCIENNE, s’2aclinant. — Aha! Eh bien, aujourd’hui, vous n’avez

pas eu de chance, vous étes tombé sur une des 66,66 pour cent. Elle se léeve.

PONTAGNAC ose sa canne et son chapeau et se léve. — Oh! madame, ne me parlez plus de cela. Si vous saviez combien je suis marri.

LUCIENNE. — Avec deux 7! prononcez bien.

PONTAGNAC. — Avec deux 7, oui! Oh! je sais bien qu’avec un 7...

LUCIENNE. — Vous 1’étes bien peu.

PONTAGNAC. — On fait ce qu’on peut. Que voulez-vous, c’est un malheur un tempérament comme ¢a, mais c’est plus fort que moi, j’ai la femme dans le sang.

LUCIENNE. — Eh bien! mais monsieur le Maire vous en a justement attribué une. 2 PONTAGNAC. — Ma femme, oui; oh! évidemment, c’est une femme

charmante. Mais elle l’est déja depuis longtemps pour moi! C’est un roman que j’ai souvent feuilleté.

LUCIENNE. — Oui, sans compter qu’il n’est peut-étre plus trés commode d’en tourner les pages.

PONTAGNAC. — Pourquoi cela?

LUCIENNE, — Dame! ses rhumatismes.

PONTAGNAC. — Elle! depuis quand?

LUCIENNE. — C’est vous qui nous avez dit... r

PONTAGNAC, vivement. — Ah! ma femme, oui, oui... 4 Pau, dans le Béarn... Parfaitement!... Eh bien! hein?

LUCIENNE, — Ah! oui...

PONTAGNAC, — Et vous me direz encore que je n’ai pas une excuse!

Allons donc! Alors, quand le ciel met sur ma route une créature exquise, divine}...

LUCIENNE, passant a gauche. — Assez, monsieur! assez, sur ce chapitre! Je pensais que vous aviez fait amende honorable,

PONTAGNAC. — Tenez, avouez-le franchement, vous en aimez un autre.

LUCIENNE. — Oh! mais, savez-vous bien, monsieur, que vous devenez de la derniére impertinence! Alors, vous n’admettez pas qu’une femme puisse étre une épouse fidéle! Si elle vous résiste, c’est qu’elle en aime un autre! Il n’y a pas d’autre mobile! Mais quelles femmes étes-vous donc habitué a fréquenter?

PONTAGNAC. — Ecoutez, vous me promettez de ne jamais confer a personne ce que je vais vous dire?

LUCIENNE, s’asseyant dans le fauteuil. — Méme pas & mon mari.

PONTAGNAC, Sasseyant sur le pouf, — Je n’en demande pas davantage. Eh bien! j’ai de la peine a croire que vous puissiez |’aimer.

LUCIENNE. — En voila une idée! Reculez-vous donc.

Pontagnac rapproche encore le pouf.

LUCIENNE. — Non, reculez-vous.

PONTAGNAC, reculant le pouf. — Oh! pardon!... Certainement c’est un excellent gargon! Je l’aime beaucoup.

LUCIENNE. — J’ai vu ¢a tout de suite.

PONTAGNAC. — Mais, entre nous, ce n’est pas un homme capable d’inspirer une passion.

LUCIENNE, sévérement, — C’est mon mari!

PONTAGNAC, se levant. — La, vous voyez bien que vous étes de mon avis.

LUCIENNE, — Mais pas du tout!

PONTAGNAC. — Mais si! mais si! Si vous l’aimiez, ce qui s’appelle aimer — je ne parle pas d’affection —, est-ce que vous auriez besoin de motiver votre amour? La femme qui aime dit: « J’aime parce que yaime », elle ne dit pas : « i aime parce qu’il est mon mari ». L'amour

n’est pas une conséquence, c’est un principe! I] n’existe, il ne vaut qu’a l’état d’essence; vous, vous nous le servez a l|’état d’extrait.

LUCIENNE. — Vous avez des comparaisons de parfumeur,

PONTAGNAC. — Qu’est-ce que ¢a prouve, le mari! Tout le monde peut étre mari! I] suffit d’étre agréé par la famille... et d’avoir été admis au conseil de révision! On ne demande que des aptitudes comme pour étre employé de ministére, chef de contentieux. (Se zasseyant sur le pouf.) Tandis que pour l’amant, il faut l’au-dela. Il faut la flamme! C’est l’artiste de ]’amour. Le mari n’en est que le rond de cuir.

LUCIENNE. — Et alors, c’est sans doute comme artiste de l’amour que vous venez...

PontaGcnac. — Ah! oui!

LUCIENNE. — Eh bien! non, cher monsieur, non. Je vais peut-étre vous paraitre bien ridicule, mais j’ai le bonheur d’avoir pour mari un homme qui résume pour moi vos deux définitions: le rond de cuir et ce que vous appelez l’artiste de ]’amour.

PONTAGNAC. — C’est rare!

LUCIENNE. — Je ne désire donc rien de plus, et tant qu’il n’ira pas porter ses qualités artistiques a l’extérieur...

PontaGnac, — Ah! vraiment, s’il allait porter...

LUCIENNE, se levant. — A 1’extérieur! Ah! ah! ce serait autre chose! Je suis de l’école de Francillon et moi, alors, j’irais jusqu’au bout.

PONTAGNAC, se levant. — Ah! que vous étes bonne!

LUCIENNE. — Il n’y a pas de quoi! Jamais la premiére, mais la seconde... tout de suite!... comme je le disais derniérement 4...

PONTAGNAC, voyant qwelle s’arréte. — A?

LUCIENNE. — A une de mes cousines qui insistait beaucoup pour savoir si je ne me déciderais pas un Jour.

PONTAGNAC, incrédule. — A une cousine?

- ACTE PREMIER - SCENE VI 131 See ee aes Serneg ere eee Sea ET Us BT

SCENE V LES MEMES, JEAN, REDILLON JEAN, annoncant au fond. — Monsieur Rédillon. LUCIENNE. — Et arrivez donc, cher ami! et venez 4 mon secours

pour édifier monsieur. (Présentant.) Monsieur Ernest Rédillon, monsieur de Pontagnac, amis de mon mari.. réciproquement. (Les deux hommes se saluent réciproquement.) Dites 4 monsieur, vous qui me connaissez, que je suis le modéle des épouses et que jamais je ne tromperai M. Vatelin, s’il ne m’en donne |’exemple.

REDILLON. — Hein! comment! pourquoi cette question?

LUCIENNE. — Je vous en prie! C’est monsieur qui voudrait savoir.

REDILLON, gzmcé. — Monsieur? Ah! c’est monsieur qui... Charmante conversation, vraiment. C’est-a-dire que je me demande, étant donné son terrain, si je n’arrive pas 1a bien en intrus.

LUCIENNE. — Vous? au contraire, puisque je vous appelle 4 mon aide.

PONTAGNAC. — Oh! nous badinions.

REDILLON. — Ah! c’est ca! monsieur est sans doute un vieil... vieil ami, un intime, bien que je ne l’aie jamais vu dans la maison.

LUCIENNE. — Monsieur? il y a vingt minutes que Je le connais!

REDILLON. — De mieux en mieux! Mon Dieu, ma chére amie, je

regrette de ne pouvoir répondre a la question que vous me posez, mais ayant trop le respect des femmes pour aborder avec elles certains sujets de conversation que j’estimerais déplacés... dans ma bouche, je me déclare incompétent.

: Il remonte a@ droite.

PONTAGNAC, @ part. — Mais on dirait qu’il me donne une legon, ce petit jeune homme.

REDILLON. — Vatelin n’est pas la?

LUCIENNE. — Si! il est 1a, en téte-a-téte avec un Corot! Je vais méme voir s’il ne s’est pas perdu dans le paysage et vous le ramener. Je vous ai présentés, vous vous connaissez! Je vous laisse tous les deux.

Pontagnac et Rédillon s’inclinent, Lucienne sort a droite, moment de silence, les deux hommes se totsent @ la dérobée,

PONTAGNAC, apres un temps, a part. — Ca doit étre la cousine, cet homme-la!

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