SCENE X VATELIN, REDILLON
Les autres personnages dans la piece du fond. Le Secrétaire du Commissaire, qui est un des deux agents, est assis @ la table qu’on voit dans .le fond, le Commissaire, debout pres de lui, lu dicte le proces-verbal. Gérome a disparu. Lucienne et Pontagnac sont debout de chaque cété de latable. -
REDILLON. — Eh bien! en voila un gachis! (Voyant Vatelin qui; a bout de force, s est laissé tomber sur le fauteuil, la téte dans ses mains, aussitét la sortie de Lucienne, et sanglote a fendre l’dme.) Allons, voyons, Vatelin!
‘ Vatelin, en tombant sur le fauteuil, a posé son cha-
peau sur la table.) .
VATELIN. — Ah! mon ami, c’est effrayant ce que je souffre! C’est la... pan, pan, pan...
Il endique ses tempes.
REDILLON, luz frappant sur l’épaule. — Allons! ga ne sera rien! ¢a ne sera rien!
VATELIN. — Ce ne sera rien... pour vous! mais pour moi... Parbleu! il s’agirait de l’épouse d’un autre, ¢a me serait bien égal, mais penser qu’on a une femme légitime et que c’est précisément celle-la qui vous trompe!... C’est dur, allez!
REDILLON. — Vatelin, voulez-vous me permettre de vous parler en toute amitié?
VATELIN. — Je vous en prie, mon ami.
REDILLON. — Eh bien! Vatelin, mon ami, vous étes un serin!
VATELIN. — Vous croyez?
REDILLON. — Absolument!
VATELIN. — Un serin trompé, alors!
REDILLON. — Mais non, pas trompé! C’est justement en croyant cela que vous étes un serin. Mais voyons! est-ce que le seul fait de vous avoir écrit: « Venez chez Rédillon. Vous m’y trouverez dans les bras de mon amant » n’aurait pas dé suffire a vous éclairer?... Une femme qui trompe son mari n’a pas pour habitude de lui envoyer des cartes d’invitation.
VATELIN. — C’est.vrai!... mais alors?...
REDILLON. — Eh bien! alors, si elle le fait, c’est qu’elle a une raison! celle d’exaspérer la jalousie de son mari; mais je vous dirai comme le commissaire tout a l’heure: Ne voyez-vous pas 1a la comédie d’uhe femme outragée qui se venge!... mais tout l’indique, cette affectation a s’accuser...
VATELIN. — Oui...
REDILLON. — Cette mise en scene...
VATELIN. — Oui...
REDILLON. — Ce costume « flagrant délit ».
VATELIN. — Oui!
REDILLON. — Ce choix de Pontagnac qu’elle ne connaissait que depuis hier.
VATELIN. — Oui!
REDILLON. — Enfin, j’en sais quelque chose, puisque c’est 4 moi qu’elle est venue proposer le réle... que j’ai refusé, (A part.) et pour cause}...
VATELIN, luz tendant les mains. — Ah! mon ami! mon ami!
REDILLON, luz prenant les mains. — Et vous avez donné dans le panneau... Ah! vous n’étes guére tacticien!
VATELIN. — Je suis avoué.
REDILLON, — Voila!
VATELIN. — Ah! que je suis content!... (Sanglotant.) que je suis con... ons. tent! Ah} allah. Abt Jat Ja!
Il pleure dans ses mains.
REDILLON, le mzontrant. — La joie fait peur!
A ce moment, la porte du fond s’ouvre et Lucienne descend en scéne, du méme air arrogant; elle s’arréte, étonnée, et regarde interrogativement Rédillon qui, mettant un doigt sur sa bouche, lui fait signe de se taire et ad’ écouter.
VATELIN. — Que je suis content!...
REDILLON. — Allons! Allons! calmez votre joie!
VATELIN. — Ah! mon ami, soyez bon! Allez trouver ma femme, dites-lui que je n’aime qu’elle, et faites-lui comprendre — ‘ce qui est la vérité — qu’elle a en moj le plus fidéle des maris.
REDILLON. — Aprés votre équipée d’hier soir?...
VATELIN. — Ah! bien, si vous croyez que ga été pour mon plaisir, mon équipée d’hier soir! J’aurais voulu que vous y assistassiez, a mon équipée d’hier soir!...
REDILLON. — J’aurais craint d’étre indiscret! VATELIN. — Oh! vous auriez pu venir, allez! ah! 1a! 1a! sacrée Anglaise!... avec des pieds, non, j’aurais da vous rapporter une de ses
bottines... Moi qui jamais, en dehors de cette... aventure d’outre-Manche — je sais bien que c ‘est idiot d’avouer ca — n’avais jamais trompé ma femme, il a fallu qu ‘une fois & Londres, un mois d’absence, pas de ma femme, — on n’est pas de bois —. cae croyais au moins que c’en était fini. Ah! bien oul, elle est venue me > relancer hier, jusque chez mol. On parle des maitres chanteurs, on ne sait pas ce que c’est qu’une maitresse chanteuse. Elle m’a menacé d’un esclandre, }’ai eu peur de troubler le bonheur de ma femme et j’ai cédé.
REDILLON. — Ah! quel dommage que votre femme ne puisse pas vous entendre!
Il regarde Lucienne qui commence a s’attendrir.
VATELIN. — Ah! oui, quel dommage qu’elle ne puisse pas m’entendre. Je sens que je la convaincrais, qu’elle me croirait; je me ferais si petit, si repentant; elle verrait tant d’amour dans mes yeux qu’elle n’aurait pas la force de me repousser et, dans cette main que je tends vers elle, elle mettrait sa petite main et j’entendrais sa voix adorée me dire: « Mon Crépin, je te pardonne! »
Rédillon a pris la main de Lucienne et la met dans celle de Vatelin.
LUCIENNE. — Mon Crépin, je te pardonnel...
VATELIN, se Levant. — Toi! ah! méchante, que tu m’as fait mal! Il tombe en sanglotant dans ses bras.
LUCIENNE. — Et toi, donc!...
VATELIN. — Je t’adore!
LUCIENNE. — Mon chéri!