SCENE X LES MEMES, ARTEMISE, JOSEPH
VOIX D’ARTEMISE. — La! merci, Madame!
FAUCONNET, se levant vivement. — Ah! la voila! Sonne, pour qu’on serve!
GENTILLAC, — Oui.
Il sonne.
ARTEMISE, toujours masquée. — Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre...
FAUCONNET. — Hein? Comment, comment, vous avez encore votre
vilain domino?
ARTEMISE. — Mais dame... est-ce que?... ; GENTILLAC. — Ah! mais non, ah! mais non}... sur le seuil du cabinet
neceiouliet Vincogeics perd ses tS: C’est l’endroit ot les masques se soulévent!
FAUCONNET. — Ce sont nos Bee bénéfices !
ARTEMISE. — Oh! messieurs, je vous en prie..
FAUCONNET, — Oh! mais cest Vusage!
JOSEPH, entrant. — Ces Messieurs ont sonné?
FAUCONNET. — Oui, servez!
JOSEPH. — Bien, M. le Baron!
Il sort.
FAUCONNET. — D’abord vous ne pouvez pas souper avec ce fouillis de dentelles sur la figure! (Cavessant la main de Gentillac, croyant caresser la peau d’Artémise.) Elle est décolletée!...
GENTILLAC. — Non, c’est ma main!
FAUCONNET. — Ah!
GENTILLAC. — Et puis enfin, pour nous, ne sera-ce pas le meilleur régal de notre souper que de contempler le joli minois de notre belle inconnue|!...
ARTEMISE. — Oh! non, non, tout a Vheure... ce... genre d’existence est si nouveau pour moi... j’ai si peu |’habitude.
FAUCONNET. — Tu entends, hein? tu entends?
ARTEMISE, — Attendez que je sois familiarisée...
FAUCONNET. — Ah! elle est adorable.
ARTEMISE. — Je ne suis pas ce que vous croyez, vous savez. Parce que vous m’avez rencontrée au bal de l’Opéra, vous pouvez supposer que je fais partie de ces créatures...
FAUCONNET. — Oh! non! non! il sait... je 1’ai mis au courant. Vous étes une femme qui se venge!
GENTILLAC. — Oui... et oe cherche un vengeur!... - Joli masque, comptez sur moi!
FAUCONNET, cherche a les séparer. — Comment, sur toi?... sur moi!..
GENTILLAC, — Mais non! mais non! N’est-ce pas, ma mignonne?
FAUCONNET, les séparant. — Tu n’as pas fini, vil enjdleur? (A A7éémise.) Vous savez, ne l’écoutez pas... c’est un galantin... un coureur... pas plus tard qu’hier en chemin de fer...
GENTILLAC, se défendant mollement, au fond enchanté. — Veux-tu te taire!
FAUCONNET. — Oui, oui... je vais lui dire... il a rencontré une
dame... et alors sous le tunnel..
GENTILLAC. — Allons! Allons!
FAUCONNET. — Si... si... on te connaitra!
ARTEMISE, curieuse. — Et alors sous le tunnel!...
FAUCONNET, — Eh bien, sous le tunnel... eh bien: Tararaboum, ¢a y est!
ARTEMISE. — Oh!
FAUCONNET. — Parfaitement... et la suite 4 demain, Hotel Terminus! Voila homme, ma belle amie, voila ’homme!
ARTEMISE. — Quelle horreur!
FAUCONNET. — Ne 1’écoutez pas, je vous dis, ne l’écoutez pas. Et maintenant, enlevez votre chapeau, dites?
ARTEMISE, passant au milieu, — Vous voulez donc me voir rougir?
GENTILLAC ET FAUCONNET, — Oh! oui!... Oh! oui!..
GENTILLAC. — C’est si rare en pareil lieu, des femmes qui rougissent encore!
ARTEMISE. — Mais alors vous étes sans pitié.
| | SCENE XI Bott aie 243 | .
Elle défait l’épingle qui attache son voile par derrivre. | GENTILLAC ET FAUCONNET. — Oui!
GENTILLAC. — Oui! nous sommes sans pitié!
eh ; . Il luz prend la taille.
FAUCONNET, lui faisant ldcher prise. — Mais sacristi! tu m’ennuies!
Je te dis qu’elle est 4 moi! | ; Artémise va a la cheminée.
GENTILLAC, voulant revenir a la charge. — Ah! fallait pas m’inviter !
FAUCONNET. — Ah! mais tu sais, Gentillac! ARTEMISE, gui a défait son voile et laisse voir son visage ridicule et ridé. — Allons! voyons, ne vous disputez pas pour moi. FAUCONNET, se vetournant ainsi que Gentillac aux paroles d’ Artémise. — Mais enfin! (Ils restent cots a la vue d’Artémise et l’effarement se lit sur leur visage. Ils lua sourient bétement pour dissimuler leur impression, puis l’un et l'autre font la méme grimace de déception.) Elle est laide! Les yeux de Fauconnet et de Gentillac se rencontrent, tls font en se regardant un hochement de téte significatif.
GENTILLAC, vefoulant un éclat de rire. — Je vais me laver les mains! Il sort de droite en dissimulant le rire quilétouffe, Artémise s’asseoit a la table.
SCENE Xi LES MEMES, moins GENTILLAC, puis JOSEPH FAUCONNET. — Comment! il m’abandonne! (Ses yeux rencontrent
le visage ad’ Artémise. A part, découragé.) Oh! nom de Dieu! ARTEMISE, souriant. — Eh bien?
FAUCONNET, sourtant avec embarras. — Eh bien! Hé! Hé! Enfin nous allons souper.
ARTEMISE. — Dites-moi que vous ne me méprisez pas...
FAUCONNET. — Mais non, mais non... Seulement il. faut souper vivement, hein! que nous en finissions!
ARTEMISE. — Allons! Soupons!
FAUCONNET, s’asseyant. — C’est ca! Voyons, qu’est-ce qu’on va manger?
Ils sont assis, Artémise a gauche de la table, Fauconnet face au public, laissant la place en face ad’ Artémise libre pour Gentillac.
ARTEMISE, s’asseyant. — La.
Elle porte son binocle sur son nez, a la hauteur des narines.
FAUCONNET, la voyant avec son binocle. — Oh! non, le binocle c’est le coup de grace! Oh! quelle téte elle a avec ¢a!
ARTEMISE. — Eh bien! sert-on?
FAUCONNET, se levant. — Hein? Oui, ma cocotte, oui, ma cocotte!... Tenez, voila le gargon.
Il descend a droite. Un garcgon apportant des huitres apparait derriere Joseph. Il sert celles ad’ Artémise et de Fauconnet, Joseph sert celles de Gentillac. Le garcon sort.
JOSEPH. — Les huitres, Monsieur le Baron?
FAUCONNET. — C’est bien! (/ oseph, apercevant Artémise sans masque ne peut réprimer une moue qui n ‘écha ppe pas & Fauconnet, lequel n’a pas cessé de Pobserver depuis son entrée, Allant a Joseph au moment ou celui-ci arrive sans le voir, occupé qu’il est a considérer Artémise, brusquement.) Elle est laide, hein?
JOSEPH, sursautant ‘et se défendant de toute appréciation. — Oh! FAUCONNET, comme pour s’excuser. — J’la connais pas, vous savez, j’la connais pas! (Joseph indique par gestes que cela ne le regarde pas.) Oh! mais (4 part) Je m’en fiche, moi, d’elle... Je ne veux pas qu’il croie que... Ah! non!
Parait un sommelier qui apporte le champagne et une carafe frappée, il place la carafe sur la table et va au fond pour déboucher le champagne.
ARTEMISE. — Eh bien?
FAUCONNET, vegagnant sa place. — Hein? voila! (Avec découragement.) Oh! non!... il me semble que je soupe avec sa mére!
JOSEPH, @ Fauconnet. —- Monsieur, il ne reste plus de cailles en bellevue!
FAUCONNET. — Ah! il ne reste plus!... Ca ne fait rien!... ca ne fait rien, Vous nous donnerez un bon rumsteck aux pommes sautées. (4 A7témise) Hein! n’est-ce pas, c’est tres bon?
ARTEMISE, avec une moue. — HO!
FAUCONNET, — Mais si!... pour la dyspepsie... c’est trés sain, vous devez étre dyspeptique.
ARTEMISE. — Mais pas du tout.
FAUCONNET. — Vous ne |’étes pas? Tiens! Ah! moi, je le suis... (A Joseph.) Un rumsteck, allez!..
JOSEPH. — Bien, M. le Baron!
Il sort. Le sommelier, qui a débouché le champagne, place la bouteille sur la table et sort.
FAUCONNET. — La! (Il commence a manger des huitres.) Ah! ¢a! mais qu’est-ce qu’. il fait donc, Gentillac?... En voila une fagon de nous laisser en téte-a-téte.
ARTEMISE, tendre. — C’est peut-étre par discrétion!... FAUCONNET. — Oh! qu’est-ce qu’il croit donc?
ARTEMISE, — Eh! dame!... voyons, hein?... (cherchant son nom).
Euh! comment?...
FAUCONNET. — Quoi?... Mon nom?.., Fauconnet.
ARTEMISE, cdéline. — Non! lautre? le petit?
FAUCONNET. — Ah! Euh! Jérome!
ARTEMISE. — Moi, Artémise!
FAUCONNET. — Vraiment! (avec une admiration narquoise), Ah|\ charmant!
ARTEMISE, mettant son lorgnon. — Pendant que nous sommes seuls.. parlez-moi franchement.
FAUCONNET, @ fart. — Oh!... le lorgnon!
ARTEMISE. — J’ai besoin de le savoir. Est-ce que je vous plais? FAUCONNET. — Quoi? Oh! certainement !
ARTEMISE. — Ne dites pas certainement... dites: oui!
FAUCONNET. — Oui, oui!
ARTEMISE. — Pas « oui, oui ». Oui,
FAUCONNET, se devant. — Mais oui!... Oh! qu’est-ce qu’il fait donc, Gentillac?... (Voyant Gentillac qui entre.) Eh! arrive donc, toi!