ACTE PREMIER
Il va sur tant d'États couronner Bérénice,
Pour joindre à plus de noms le nom d'impératrice.
Il m'en viendra lui-même assurer en ce lieu.
ANTIOCHUS
Et je viens donc vous dire un éternel adieu.
BÉRÉNICE
Que dites- vous ? Ah ! ciel ! quel adieu ! quel langage ! Prince, vous vous troublez et changez de visage !
ANTIOCHUS
Madame, il faut partir.
BÉRÉNICE
Quoi ! ne puis- je savoir
Quel sujet...
antiochus (à part).
v II fallait partir sans la revoir.
BÉRÉNICE
Que craignez-vous ? Parlez, c'est trop longtemps se taire 1. Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère ?
Au moins souvenez- vous que je cède à vos lois, Et que vous m'écoutez pour la dernière fois.
Si, dans ce haut degré de gloire et de puissance, Il vous souvient des lieux où vous prîtes naissance, Madame, il vous souvient que mon cœur en ces lieux Reçut le premier trait qui partit de vos yeux : J'aimai. J'obtins l'aveu d'Agrippa votre frère; Il vous parla pour moi. Peut-être sans colère Alliez-vous de mon cœur recevoir le tribut ; Titus, pour mon malheur, vint, vous vit et vous plut. Il parut devant vous dans tout l'éclat d'un homme Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome. La Judée en pâlit. Le triste Antiochus Se compta le premier au nombre des vaincus. Bientôt, de mon malheur interprète sévère, Votre bouche à la mienne ordonna de se taire. Je disputai longtemps, je fis parler mes yeux ; Mes pleurs et mes soupirs vous suivaient en tous lieux. Enfin votre rigueur emporta la balance : Vous sûtes m'imposer l'exil ou le silence. Il fallut le promettre et même le jurer.
Var. Au nom des dieux, parlez : c'est trop longtemps se taire (167 1).
BÉRÉNICE
Mais, puisqu'on ce moment j'ose me déclarer, Lorsque vous m'arrachiez cette injuste promesse, Mon cœur faisait serment de vous aimer sans cesse.
BÉRÉNICE
Ah ! que me dites- vous ?
ANTIOCHUS
Je me suis tu cinq ans, Madame, et vais encore me taire plus longtemps.
De mon heureux rival j'accompagnai les armes ; J 'espérai de verser mon sang après mes larmes, Ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploit Mon nom pourrait parler au défaut de ma voix. Le ciel sembla promettre une fin à ma peine : Vous pleurâtes ma mort, hélas \ trop peu certaine. Inutiles périls ! Quelle était mon erreur ! La valeur de Titus surpassait, ma fureur. Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde. Quoique attendu, madame, à l'empire du monde, Chéri de l'univers, enfin aimé de vous, Il semblait à lui seul appeler tous les coups, Tandis que, sans espoir, haï, lassé de vivre, Son. malheureux rival ne semblait que le suivre.
Je vois que votre cœur m'applaudit en secret : Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret, Et que, trop attentive à ce récit funeste, En faveur de Titus vous pardonnez le reste.
Enfin, après un siège aussi cruel que lent, Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant Des flammes, de la faim, des fureurs intestines, Et laissa les remparts cachés sous leurs ruines. Rome vous vit, madame, arriver avec lui. Dans l'Orient désert quel devint mon ennui ! Je demeurai longtemps errant dans Césarée, Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée. Je vous redemandais à vos tristes États ; Je cherchais en pleurant les traces de vos pas. Mais enfin, succombant à ma mélancolie, Mon désespoir tourna mes pas vers l'Italie, Le sort m'y réservait le dernier de ses coups : Titus en m'embrassant m'amena devant vous. Un voile d'amitié vous trompa l'un et l'autre, Et mon amour devint le confident du vôtre. Mais toujours quelque espoir flattait mes déplaisirs î