‹ Theatre Complet IV La Chatelaine L'Adversaire Monsieur PiegoisChapitre 239 sur 272 · ACTE II, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VIII

que je les écoute ordinairement d'une oreille fort distraite. Il est si délicat déjuger les gens d'après les propos de leurs amis ! Pour ma part, je pense que chacun conduit sa vie dans la direction qu'il préfère, à ses risques et périls. Et ce n'est que contrainte et forcée que je me permettrai de juger qui que ce soit.

PIÉGOIS.

Cette absence de jugement est d'une grande sévérité.

HENRIETTE

Tiens! En quoi?

PIÉGOIS.

Je ne crois pas que nous soyons, autant que vous le dites, maîtres de conduire notre existence avec cette fermeté et cette décision. A l'origine de chaque destinée, il y a des forces obscures qui agissent sur elle et la dominent, la poussent dans telle ou telle voie.

HENRIETTE

C'est une théorie très commode, car si le hasard et des forces aveugles sont les maîtres de notre existence, c'est qu'alors nous ne sommes pas plus responsables de nos actes que de nos rêves. Et la vie ne devient plus qu'une bagarre sans pitié, où des gens furieux se heurtent les uns contre les autres, se piétinent comme des bêtes... Non, non, c'est tout de même un peu plus noble que ça, la vie, franchement. Laissez-moi croire, ne serait-ce que pour le genre d'éducation que je veux donner à mon fils, qu'il y a des responsabilités et des devoirs sur lesquels tous les gens d'une certaine... moralité sont d'accord...

PIEGOIS, arec un mouvement.

Oui... oui... c'est vous qui avez raison... Oh!

394 MONSIEUR piicr.ois

YQHS êtes dans \e vrai, yous êtes dans le vrai... Mais enfin... vous parlez comme une personne qui 81 yu clair tout de suite autour çle soij dont 1 âme n'a j|aiTîa.is été bouleversée, qui a, yu les choses s'arranger dans Vordre et la régularité de la famille. Vous n'avez pas eu de Ivittes à soutenir. Vous n'avez connu ni la tentation, ni Timprévu, Timprévu qui ei\tre tout d'un coup dans la vie et la retourne de fond en comble!... J'ai été, moi...

HENRIETTE, l'mtçrronipant.

Je ne vous demande pas ce que vous avez été... Ne continuons pas, je vous en prie... Notre conve^psation v£^ beaucoup trop loiii, youa ne trouvez pas? Elle s'aventure dans des considérations perr sonnelles qui sont sans intérêt pour vous, qî pour moi... Je ne veux répondre qu'un mot au rc^proche plus ou moins voilé que vous m adresse?; de manquer d'indulgence.

PÏÉGOIS.

Oh!

HENmt-rrTE.

Si! si! Permettez-moi donc, h mon tour, dp vous dire que vous parlez, vous, comme si vou^ n'aviez connu que des surprises tragiques ou de l'amertume, comme si vous étiez une victime de^ la vie. Mais, au contraire, vous êtes riche... puissant... entouré d'attentions et de flatteries... Tout paraît vous avoir réussi... De quoi êtes-vous en droit de vous plaindre?... Arrêtons-nous, voulez-vous? Nous avons ébauché tous les deux nos petites opinions sur de bien graves sujets... Nous n'epi viendrons jamais à bout... Adieu, monsieur... (Prenant les jourt{s^iiop,} Je vais regarder CCS portraits et je VOUS souhaite un hp^ yoy^ge...

ACTç l\, scv:nç y III ^îtî^

PIÉGOIS.

Oh! je devise ! Et je sens» hienâ^ yptre top, à votre regard, que jamais plus, maintenant, je ne me retrouverai seul avec vous... que vous me fuirez, que vous m'échapp^re? toujours.

HEl^RIETTE, arec un mojwement.

Qu'est-ce que ça veut dire?

PIEGOIS.

Il y a des choses qiie je veux savoir, pourtant!... Qui, jei veux savoir ce qui est possible. Vous avez pris ^ur moi trop d'influence... Ma vie, aujourd'hui, dépend de vous... Je si^is, depuis que je vous connais, un autre homme, avec des pensées nouvelles sur les choses, sur les êtres et sur moi-môme ! ... Je me croyais sûr de moi, sûr de mon caractère et de mon cerveau ; je vous ^i v\ie, j'ai passé près de vous, et ie ne suis plus qu'un nomme nflolé... Je ne sais plus oi^ je vais... je ne sais plus... Je suis ep pleine tempête et en plein désarroi, plus isolé, plus incertain qu'aux pires heures de mqn existence!... Un mot de vous peut priser autour de moi ce que j'ai établi en tftnt d'années. Je suis redevenu, depuis que je vous aime, l'homipe que j'étais autrefois, timide et inquiet, avant que les luttes de la vie m'aient donné de l'audace. Enfin!... dans mon esprit et dans mon cœur... c'est le désordre... c'est le

désordre... (Henriette s'éloigne et va pour sortir.) Ne VOUS

en allez pas, répondez-moi... je vous en conjure!... Et si je dois soufTrir, que je sache au moins pour-

quoi !

HENRIETTE

Non, moï^gieur, nop, je ne peux pas vous répoqdre,.. Je n'^^i rien à vous réppi^çlre... Je ne m'attendais pas à une dépl^ratioq que riep de pia

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part n'a provoquée... N'insistez donc pas, monsieur, je vous en prie... Eloi^ez-vous...

PIÉGOIS, suppliant.

Ohi ne prononcez pas le non définitif et sans espoir!... Réfléchissez... réfléchissez que mon amour est d'un désintéressement absolu!... En dehors de mon amour, je ne fais aucun calcul... ni de vanité... ni d'ambition... Je ne cherche pas même l'entrée dans un monde qui n'est pas aussi fermé, peut-être, que vous le pensez... Je ne veux et ne cherche que vous, vous seule ! Alors, ditesmoi que je peux espérer encore! qu'il peut se produire dans l'avenir quelque chose , quelque chose que j'ignore et qui changera votre résolution!

C'est impossible... Ce qu'il y a dans l'avenir, je l'ignore comme vous. Je ne connais que mes sentiments actuels, qui sont très nets. Oh ! je ne conteste pas votre désintéressement. Je sais même ce qu'il y a de... généreux dans votre caractère et aussi que vous avez plus... de mérite véritable, d'élévation de pensée, que beaucoup ne se l'imaginent. Mais j'ai pris une résolution qui ne peut pas changer... Comprenez-le. Ne me forcez pas !...

PIÉGOIS.

A quoi?

HENRIETTE, — un temps.

A rien.

PIÉGOIS.

Ah ! je sais bien que vous ne me dites pas le fond de votre pensée, que vous ne me dites pas la vérité, ni les raisons que vous avez de m'enlever toute espérance, même légère, même lointaine, les autres raisons, les vraies !

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