ACTE V, SCENE XII
N'était-ce pas assez, cruelle destinée,
Qu'à lui survivre, hélas ! je fusse condamnée?
Et fallait-il encor que, pour comble d'horreurs.
Je ne pusse imputer sa mort qu'à mes fureurs ?
Oui, c'est moi, cher amant, qui t'arrache la vie : 1730
Rcxane, ou le Sultan, ne te l'ont point ravie '.
Moi seule, j'ai tissu le lien malheureux
Dont tu viens d'éprouver les détestables nœuds.
Et je puis, sans mourir, en souffrir la pensée-?
Moi qui n'ai pu tantôt, de ta mort menacée, 1735
Retenir mes esprits prompts à m'abandonner''' !
Ah!n'ai-je eu "de l'amour que pour t'assassiner * ^
Mai^ c'en est trop. Il faut par un prompt sacriiice
Que ma fidèle main te venge et me punisse.
Vous, de qui j'ai troublé la gloire et le repos, 1750
Héros °, qui deviez tous revivre en ce héros. Toi, mère malheureuse *, et qui dès notre enfiMice Me confias son cœur ' dans une autre espérance. Infortuné Visir, amis désespérés,
Roxane, venez tous, contre moi conjurés, i74j
Tourmentera la fois une amante éperdue ;
(Elle se tue.)
Et prenez la vengeance enfin qui vous est due *.
1. Dans la Statira de Pradon (IV, iv) l'héroïne n'attend pas aussi tard pour dire à son amant :
QiH! dif:-.je?ce n'est plus Roxane et Perdicca-. C'e.'tmoi. c'e-t Slaiira qui vous mène au trefias. ' Vous verrais-jc pprir? non, ?oyez itifnlole,
Allez, sortez pluiôt et soupirez pour elle.
2. « Peut-être désirerait-on que la douleur d'Atalide, qui par son imprudenre vient d'être cause de la mort de son amant, éclatât en des tran.sports plus ^i^s; il nous semble aussi qu'elle ne devait point faire l'énumération de ce que le spectateur sait. Lorsque, dans Zaïre, Orosmane détrompé se punit de son erreur, sa douleur est bien plus sombre et plus expressive : ce ne sont que des sanglots qui s'échappent ; son silence même annonce le dessein qu'il médite. » (Luxeiu DE BoisiKiiMAiN.^ Racine, ayant donné à Atalide un caractère timide et craintif, aurait été mal renu à nous la montrer au dénouement en proie aux mêmes fureurs que Roxane 11 n'en est pas moins vrai que les remords d'Atiilide finissent très froidement cette tragédie passionnée.