LE CARDINAL DB TENCIN
11 expire ! ah ! Seigneur !
LE ROI
Calmez votre douleur.
Et venez au public montrer son successeur.
Mais à la ville, depuis la fin du xviii* siècle, la vogue de Milhridate a décliné ; voilà pourquoi, dans sa Notice sur mademoiselle Racket 2, M. Védel s'est cru en droit décrire : « Cette pièce ne s'était jamais soutenue au Tliéàtre Français. Longtemps après Saint-Prix, Talma en avait fait une reprise qui no fut pas fructueuse, malgré l'immense talent qu'il y déploya. » La CiOmédie Française a donné tout dernièrement une reprise de Mitliridate, sans succès; peut-être faut-il attribuer cet échec, comme celui plus récent encore d'Iphi' génie, à la faiblesse de l'interprétation 3.
1. Ce vers est moins faux qu'il n'en a l'air ; on doit le lire ainsi:
Fiez-vous en aux soiaa de la reine d'Hongrie.
On trouve cette élision dans une lettre que Racine écrit de Paris à son fils Jean- Bapliste le 12 septembre 1698 : « M. Le Verrier lui donna de la reine d'Hongrie. »
3. La vertu farouche du comédien Riccoboni eût été ravie de cet insuccès de Mithridaic ; voici en effet comment il appréciait cette tragédie : « 11 n'y a que la corruption du siècle qui ait pu faire tolérer sur la scène la passion d'amour traitée de la manière dont elle l'est dans Mithridatc. Deux frères amoureux de la liar.céc de leur père ! Je ne m'arrête pas au mérite de l'auteur, pour avoir bien
166 MITHRIDATE
En 1678, Charles Lee a fait joner en Angleterre nnMithridate. Etaitce une adapiation do la tragédie de Racine? Nous n'en savons rien, et nous no pouvons en préjuger par le tiire seul ; car, en 1728, Apostolo Zeno, qui avait im\téV Andromaqw^ et Vlphigéwe de Racine, fit l'cpréspnter en Italie un Mithridaf e qm, malgré le titre, ne rappelle en rien celui de notre poète. Cette pièce, inspirée par la Tliéodore de Corneille et par Vlnès de Castro de La Motte, est curieuse en ce que Milliridate, qui lui donne son nom, n'y est qu'un comparse. 11 a épousé en secondes noces Ladice, veuve de Tigrane, qui a eu de son premier lit deux filles, Apamea et Eupatia ; cette dernière lui a été enlevée tout enfant. Ladice veut marier Apamea à Pharnace, fils de Mithridate ; mais ce prince a épousé en secret l;i jeune Aristia. Ladice prétend le forcer h. renvoyer sa femme, et Mithridate fait arrêter son fils, comme allié des Romains, qui arrivent, là on ne sait trop pourquoi. Sur les prières d'Apainea, le roi et la reine pardonnent à Pharnace. et l'autorisent à épouser publiquement Aristia; Ladice, comme la Clénpâlre de Rodogu?ie, a formé le projet d'empoisonner Aristia h l'aide de la coupe nuptiale; mais elle apprend que cette Aristia n'est outre qu'Eupatia, la fille qu'elle avait perdue ; elle lui arrache la coupe des mains, et Mithridate, pour prendre part à la pièce, embrasse tout le monde avant la chute du rideau. Cette œuvre ridicule ne relève en rien du Mithridate de Racine.
Aucun poète, en France, n'osa reprendre le sujet traité par le maître. Quelques écrivains imitèrent seuleiuent certaines parties de l'œuvre de Racine. Nous avons signalé CréhUlon ei lifia'/a»tist/te et Zénobie; mentionnons aussi Campistron et la moins faible de ses tragédies, Andronic. Ce jeune disciple de Racine a placé h Constantinople le même sujet qu'a traité Schiller dans son Don Carlos; la rivalité du père et du fils, la passion chaste d'Irène, devenue la beile-mère de celui qu'elle comptait épouser, rappellent par plus d'un point ÎMiihridaie, Xipharès et Moniine. Mais la pièce de Caïupistron ne mérite pas une analyse, mnlgré les éloges que lui prodigue Voltaire : t( J'avancerai mêino que c'est la diction seule qui abaisse M. Campistron au-dessous de M. Racine. .l'ai toujours soutenu que les pièces de M. Campistron étaient pour le moins aussi régulièrement conduites que celles de l'illusire Racine : mais il n'y a que la poésie
traité un sujet si épineux ; je ne rcgarùc que le sujet en lui-même ; car il est bien moins question au Théâtre de la liéformiition de savoir .si les auteurs ont de l'esprit, que d'être assuré que leurs pièces sont extrêmement correctes pour les mœurs, et ne peuvent c.iuser aucune mauvaise impression dans le cicur des spectateurs. Si donc l'auteur de Milliridate a fuit paraître dans cette pièce beaucoup d'esprit et d'imagination, je dis qu'il les a employés en pure perte, puisqu'au lieu de corriger et d'instruire, il ne nous presi-nte que de mauvais exemples, et qu'il donne de mortelles atteintes aux bonnes mœurs et à la bienséance. Je ne crois donc point que la tragédie de Mithridate puisse en aucune façon être conservée. » (De la lié formation du Tttéàtre. p. 2i0-i41.j II est curieux d'opposer ce jugement à celui de de Visé , par lequel nous ouvrons celle Nonce.
de stylo qui fasse la perfection des ouvages en vers. » Les morceaux que nous donnons de YAndronic feront voir que Voltaire a raison de trouvi r faible le style de Campistron ; nous engageons , dans leur intérêts, nos lecteurs à nous croire sur parole, lorsque nous leurs afflrmons que les plans de Campistron ne valent pas mieux que son style. Le disciple ne fait guère honneur à son maîtres.
Malgré l'admiration qu'un illustre étranger, Charles XII, professait, au dire de Voltaire ', pour Miihridate, qu'il préférait à toutes les tragédies françaises, cette tragédie a été moins souvent traduite que les quatre derniers poèmes de Racine. En 1G79, parurent à la fois trois traductions hollandaises, suivies d'un quatrième en 1700. L'Allemagne eut trois versions de Mithridate au xviii •= siècle, et l'Italie trois également. Enfin, vers la fin du siècle dernier, un anonyme publia à Barcelone une traduction espagnole de la tragédie de Racine en vers hendécasyllabiques assenants.
Paris, avril 1881.
t. Hist. de Charles XII, chap. v. Ainsi Miihridate était la tragédie favorite de trois héros : Louis XIV, Charles XII, et le prince Eugène.
MITHRIDATE
TltAGKDlE EN CINQ ACTES '.
1. Ce n'est que fort tard qu'on a pris l'habitude de joindre au titre de la pièce représentée le nom de l'auteur. On lisait, en 1797, dans le Censfur dramatique rédigé par Gi'imod de la Reynière : « Nous n'approuvons pas l'habitude qu'on a prise de nommer sur l'affirhe l'auteur de chaque pièce annoncée, .autrefois on avait fait de rela une distinction très-marquée. Les auteurs célèbres jouissaient seuls de ce privilég'e ; encore ne s'accordait-il qu'à ceux qui n'étaient plus. Voltaire, dans sa vieillesse, était le seul auteur vivant nommé sur raCfiche de la Comédie Française ; et personne sans doute ne pouvait se plaindre d'un honneur aussi bien mérité. D'ailleurs, le public d'alors était assez au fait du répertoire pour savoir toujours de qui était tel ou tel ouvrage, sans avoir besoin de l'apprendre de l'affiche. Si quelque spectateur, par hasard, l'isnorait, il lui était bien facile de l'apprendre de ses voisins; cela établissait entre eux des conversations souvent utiles, et pour celui qui ne rougissait pas d'interroger et pour ceux qui étaient à portée d'entendre.... Nous croyons donc qu'il eijt été avantageux aux progrès de l'art de maintenir la disfinclion établie sur l'affiche entre les noms des auteurs. C'était un nioven d'émulation pour les jeunes écrivains, qui pouvaient ambitionner la gloire d'y être nommés un jour, sinon comme Voltaire, de leur vivant, au moins lorsque la postérité aurait classé leurs talents et leurs ouvrages. L'usage actuel est, nous en convenons, plus commode pour les spectateurs modernes, et satisfait davantage l'amour- propre des auteurs, qui lisent avec complaisance leurs noms sur les murailles. » (II, 215-J17.)
2. Les frères Parfaict nous disent que Mithridate fut représenté sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne au mois de janvier 1G73. Le 12 de ce mois. Racine fut reçu à l'Académie. Le Mercure rend compte dans sa lettre d'abord de cette réception, puis du succès de la tragédie nouvelle. On a conclu de l'ordre dans lequel sont relatés ces deux événements que Mithrkhtte ne parut qu'après la réception à r.\cadémie, et l'on [ilace généralement la première représcntufion de Mithridate le vendredi 13 janvier 1673.
Il n'y a guère de nom plus connu que celui de Mithridate '. Sa vie et sa mort font une partie considérable de l'histoire romaine. Et sans compter les victoires qu'il a remportées, on peut dire que ses seules défaites ont fait presque toute la gloire de trois des plus grands capitaines de la république : c'est à savoir, de Sylla, de Lucullus, et de Pompée 2. Ainsi je ue pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes auteurs. Car, excepté quelque événement que j'ai un peu rapproché par le droit que donne la poésie^, tout le monde reconnaîtra aisément que j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de fidélité. En effet, il n'y a guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé place dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en jour les mœurs et les sentiments de ce prince, je veux dire sa haine violente contre les Romains, son grand courage, sa finesse, sa dissimulation '*, et enfin cette jalousie qui lui était si naturelle, et qui a tant de fois coiitéla vie à ses maîtresses*. La seule chose qui pourrait n'être pas aussi connue que le reste, c'est le dessein que
1. Il s'agit de Mithridate III, surnommé Eupator, septième roi du Pont, qui vécut soix;inte-dou7.e ans, et resta soixante ans sur le trône.
2. Cette fin de phrase ne se trouve pas dans l'édition princeps.
3. Monime et Xipharès étaient, au témoignage des historiens, morts avant Mithridate; mais res personnages ont joué dans l'histoire un rôle assez effacé pour que l'on ne puisse rcproelier à Racine d'avoir prolongé dcuv \ies si obscures.
4. Ainsi, c'est bien à d..ssoin de compléter leporlrait de son h&ros que Racine met dans sa bouche ces paroles perfides qui abusent la fière et loyale Monime.
5. Cette phrase et celle qui précède ne se rencontrent pas dans l'édition de 1673. — Itaf-ine fait allusion ici au passage suivant de l'iutarquo (LiiruUiis, trad. Aniyot, xxxii) : « Là fut aussi prise l'une des sœurs de Mitluidates, nommé'' iSyssa, à qui la prise fut salutaire, là où ses autres femmes et sœurs que l'on pensait avoir reculées plus loing du danger, et mises en pais de plus grande seureté prés la ville de Pharnacic, moururent piteusement et misér.ablcment : car Mithridates envoya devers elles l'un de ses vaUts de chambre nommé F-cchilides leur porter nouvelles qu'il leur convenoit à foutes mourir. 11 y avait, entre plusieurs autres dames, deux sœurs du roy, lioxane et Statira. qui avaient bien quarante ans chacune, et toutefois n'avoicnt jamais esté mariées, et deux de ses femmes espousées, toutes deux du pa'is d'Ionie, l'une appelée Bérénice, native de l'isle de Chio, et l'autre Monime, de la ville de Milct. >;
liA.iNE. t FI 10
17 0 MITHRIDATE
je lui fais prendre ' de passer dans l'Italie. Comme ce dessein m'a fourni une des scènes qui ont le plus réussi- dans ma tragédie, je crois que le plaisir du lecteur pourra redoubler', quand il verra que presque tous les historiens ont dit ce que je fais dire ici à Milhridate *.
Florus, Plutarque et Dion Cassius'^ nomment les pays par où il devait passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail^. Et après avoir marque les facilités et les secours que Milhridate espérait trouver dans sa marche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharnace se servit pour faire révolter toute l'armée^, et que les soldats, effrayés de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir d'un prince qui ne cherchait qu'à périr avec éclat ^.
Ainsi elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie. J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet. Je m'en suis servi pour faire ct)nn.iîire à Milhridate les secrets sentiments de ses deux fils *. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur le théâtre qui ne soit très nécessaire. Et les plus belles scènes sont en danger