ACTE I, SCÈNE II. 18S
Si VOUS m'abandonnez, quel sera mon appui?
Sans parents, sans amis, désolée et craintive, 135
Reine longtemps de nom, mais en effet captive.
Et veuve maintenant sans avoir eu d'époux ',
Seigneur, de mes malheurs ce sont là les plus doux*.
Je tremble''' à vous nommer l'ennemi qui m'opprime,
J'espère toutefois qu'un cœur si magnanime 140
Ne sacrifiera point les pleurs des malheureux
Aux intérêts du sang qui vous unit tous deux.
Vous devez à ces mots reconnaître Pharnace.
C'est lui, Seigneur, c'est lui dont la coupable audace
Veut, la force à la main *, m'attacher à son sort 145
Par un hymen pour moi plus cruel que la mort.
Sous quel astre ennemi faut-il que je sois née °?
Au joug d'un autre hymen sans amour destinée,
A peine je suis libre et goûte quelque paix,
Qu'il faut que je me livre à tout ce que je hais. 150
Peut-être je devrais, plus humble en ma misère,
Me souvenir du moins que je parle à son frère.
Mais, soit raison, destin^, soit que ma haine en lui
premier acte paraît avoir peu de noblesse, elle vient ellc-iiicmc trouver Xipharès. 11 eût été plus conlorme aux bienséances qu'elle fit prier, par Arbate, le jeune prince de passer dans son a|)partenient. Le spectateur, qui vient d'apprendre que Xipliarès est amoureux de Monirae, est étonné de voir cette reine se présenter aussitôt en disant :
Seigneur, je viens à »oiis, etc.
Klle a pour motif, il est vrai, de demander son appui contre Pharnace ; mais la dignité lui ordonnait d'attendre ches: elle Xiphares. »
1. Cett- situation s'est renrontrée plusieurs fois dans les temps modernes, où l'on mariait les princes dès leur première enfance ; ce qui permettait à une spirituelle princesse, surprise en mer par une tempête, de rédiger une épitapbe, ilans laquelle elle déclarait qu'elle avait eu deux époux sans en avoir.
2. Il est impossible de faire l'analyse grammaticale de cette phrase ; mais l'esprit cependant n'a pas une minute d'hésitation.
:i. J'éprouve de la crainte au moment de vous nommer. De même dans VOthon de Corneille (V, vin) :
Vous voyez que je tremble à vous le déclarer.
4. Peut-être y a-t-il là un souvenir du songe de P^iuline {Polyeucte, I, m)
Je l'ai vu celle nuit, ce malheureux Sévère, La veagiance à la main, l'œil ardent de culère.
li. Molière avait commencé sa comédie des Fâcheux par ce vers :
Sous quel astre, bon Dieu ! faut-il que je sois né, etc.
C. Monime croit à la fatalité, et c'est de cette croyance, toute grecque, qua tiennent eu partie sa résignation et sa douceur ; nous aurons plusieurs fois l'occasion de le rappeler dans le courant de la pièce.
18 6 MITIIRIDATE.
ConTonde les Romains * dont il cherche l'appui,
Jamais hymen, formé sous le plus noir auspicc -, 155
De l'hymen que je crains n'égala le supplice.
Et si Monime en pleurs ne vous peut émouvoir,
Si je n'ai plus pour moi que mon seul désespoir,
Au pied du même autel où je suis attendue ^,
Seigneur, vous me verrez, à moi-môme rendue, 100
Percer ce triste cœur qu'on veut tyranniser,
Et dont jamais encor je n'ai pu disposer *.
XIPHARÈS
Madame, assurez-vous ** de mon obéissance; Vous avez dans ces lieux une entière puissance. Pharnace ira, s'il veut, se l'aire craindre ailleurs "^^ 165
Mais vous ne savez pas encor tous vos malheurs^
Hé ! quel nouveau malheur peut affliger Monime, eigneur "?
XIPHARÈS
Si vous aimer c'est faire un si grand crime, Pharnace n'en est pas seul coupaljle aujourd'hui; Et je suis mille fois plus criminel que lui ^ 170
1. C'est-à-dire que je confonde, dans ma haine, Pliarnace et les Romains, (^etlc tournure est origiiiaie et énorf,'i<jue ; nous ne croyons pas que Racine l'ait jamais reprise : « C'est une chose remarquable que presque tous les poètes se servent des expressions de Racine, et que Racine n'ait jamais répété ses propres expressions. » (Vauvknaugubs, Œuvres posthumes, Ed. 1821, page 184. max. 18.)
•2. On sait que les anciens croyaient lire l'avenir dans le vol des oiseaux. Noir est ici synonyme de sombre, triste, comme dans Dnlannicus (V, i) :
D'un noir pressenliineiit iiialijré moi priivciuie...