‹ Théâtre completChapitre 270 sur 592 · ACTE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V

Et nous l'avons vu même à ses cruels soupçons

Sacrifier deux fils pour de moindres raisons '. 350

Craignons pour vous, pour moi, pour la Reine elle-même:

Je la plains d'autant plus que Milhridate l'aime.

Amant 2 avec transport, mais jaloux sans retour,

Sa haine va toujours plus loin que son amour.

Ne vous assurez point ^ sur l'amour qu'il vous porte : 353

Sa jalouse fureur n'en sera que plus forte.

Songez-Y. Vous avez la faveur des soldats,

El j'aurai des secours que je n'explique pas *.

rôle de Pharasmàne sur celui de Mithridàie, lera dire à l'un des fils du roijV.Il):

Je sais que près de vous, injiisle ou légitime,

Le pliH léijei- soupçon tint loujoiirs lieu du crime ;

Que c'en èli'e proscrit que d'être soupçonné;

Que voire cœur euliu n'.i jamais pnrdunué.

De vos tran-ports jiloux qui pourrait me défendre,

Vou5, qui m'avez toujours cojidamné sans m'entendre?

1. M. P. llcsnard nous semble s'être trompé, lorsqu'il dit que l'un de ces deux fils était Machaiès, et que l'autre n'est pas nommé par les historiens. Mucliarès' ne périt pas do la main de Mithridate; voici comment Appien raconte la mort de ce |iiiiiL' prince, qui s était allie aux ennemis ac son père (Jje tu yueiri: Milhridaiiquc, trad. Claude de Seyssel, XMI) : « Si envoya aucuns ambassadeurs devers Slithridates pour faire ses excuses de ce qu'il avoit prins le party des Romains, disant qu'il l'avoit faict par craincte et par contraincte ; mais, entendant par ses dicts ambassadeurs le courroux de son père cstre si grand qu'il n'y avoit aucun espoir do réconciliation, s'enfuyt par mer au pays de Cliersonesc, qui est e*i la région de Pont, et à son parlement brusla tous les autres navires qui demeurèrent, à fin qu'on ne les poust suyvir. Et depuis entendant que son père avoit envoyé des autres navires au devant de luy se tua de sa m.iin. » Racine a trouvé dans Plutarque et dans Appien les noms des deux autres fils de Mithridate, que co prince sacrifia à ses soupçons; on lit dans la Vie de Pompée (trad. Amyot, I.Y) que, dans la forteresse de Cœnon, le général romain trouva « des mémoires, par lesquelz il apparoissoit que (ce roy) avoit empoisonné, oultre plusieurs autres, son propre filz Ariarathes, » et nous pouvons voir dans Appien (De la guerre Mithridatioue, trad. Claude de Seyssel, VII) : « Les Colques luy demandèrent (o Mithridate) qu'il leur voulust donner son fils Mithridafes pour roy, ce que il feist, et par ce moyen incontinent luy obéirent; mais tantost après vint le filz en tel soupçon au père , qu'il se doubta que son «lict filz ne voulust aspirer à son royaume ; lors le feit venir à luy et quand il fut venu le feit enferrer à chaînes d'or, et tantost après le feit mourir, combien qu'on plusieurs choses qu'il avoit eues à faire contre Fimbria en Asie, l'eust trouvé gentilhomme de ruer. » Appien dit encore dans le portrait qu'il trace de Mithridate au chapitre XV : « Il feit mourir sa mère, son frère et trois de ses cnfans estant en bas aaf.'e. et autant de ses filles. " Parmi les enfants de Mithridate, .\ppien cite encore (V; Diogènes, qui fut tué dans une bataille contre Sylla. Artapliernes, Darius, Cyriis, Xerxès, Oxatres, Eupatra et Orsabaris (XV1>, qui figurèrent au triomphe de Pompée, et enfin Mithridatia et Ni>>a (XV), fiancées au roi d'Kgvpte et de Chypre, qui s'empoisonnèrent avec leur père.

2. Toutes les éditions portent : amant; nous avouons que nous préférerions de beaucoup : aimant.

3. Ne prenez point confiance dans; de même dans Andromaque (III, iv) :

Sur 103 soin^ d'une mère on peut s'en assurer. A. Mais que Xipharès comprend trop bien.

•»'.>>^ MITURIDATE.

M'en croirez-vous? courons assurer notre grAce : Rciidons-nous, vous et moi, maîtres de cette place; 300

Et faisons qu'à ses fils il ' ne puisse dicter Que les conditions qu'ils voudront accepter.

XIPHAUÈS.

Je sais quel est mon crime, et je connais mon père;

Et j'ai par-dessus vous ^ le crime de ma mcio ;

Mais, quelque amour encor qui me pût éblouir '^ 365

Quand mon père paraît, je ne sais qu'obéir *.

PHARNACE

Soyons-nous donc au moins fidèles l'un à l'autre :

Vous savez mon secret, j'ai pénétré le vôtre.

Le Roi, toujours fertile en dangereux détours,

S'armera contre nous de nos moindres discours. 370

Vous savez sa coutume, et sous quelles tendresses

Sa haine sait cacher ses trompeuses adresses ^.

Allons. Puisqu'il le faut, je marche sur vos pas.

Mais, en obéissant, ne nous trahissons pas ^.

i. Il, c'est-à-dire Mithridate.

2. De plus que vous. « Eli ! oui, tous ces jcunos gens ont beaucoup de cœur, et il y a chez eux comme un air d'ingénuité clievalercsquc qui doit séduire et enlever. Ce sont des héros, très délicats sans doute, d'une galanterie aimable et respeclueuse, mais ouverts de caractère et de visage, qui sont animés d'une joie vaillante. Xipharès n'est point dévoré d'une jalousie sombre. 11 aime, sans doute, mais il sacrifie allègrement sa passion à l'alTection qu'il porte à son père ; il se dévoue pour lui, sans arrière-pensée, avec enthousiasme :

Des chefiiliers Trançais tel est le caractère.

C'est dénaturer l'œuvre que de mettre à côté du terrible Mithridatc et du sombre Pliarnace un beau ténébreux dont le front est chargé de nuages. Racine avait ménagé là un contraste que l'acteur n'a pas le droit d'enlever. » (M. Sarcey, le Temps, Chronique théâtrale du 10 février 1879.)

3. Même alors, Xipharès n'avoue rien ; il ne parle de son amour qu'au conditionnel; on n'a pas assez remarqué cette nuance.

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