ACTE II, SCENE VI
XIPUARÈS.
0 ciel! Quoi? je serais ce bienheureux coupable Que vous avez pu voir d'un regard favorable? Vos pleurs pour Xipharès auraient daigné couler '?
MONIME
Oui, Prince ^ il n'est plus temps de le dissimuler :
Ma douleur, pour se taire, a trop de violence. 675
Un rigoureux devoir me condamne au silence;
Mais il faut bien enfin, malgré ses dures lois ^,
Parler pour la première et la dernière fois ''.
Vous m'aimez dès longtemps. Une égale tendresse
Pour vous, depuis longtemps, m'afflige et m'intéresse^. 6S0
Songez depuis quel jour ces funestes appas®
avez-vous qui ne soit un crime? — Caj'los. — Une espérance ! Vous ne m'entendez pas. — Isabelle. — Vous le savez ; je dois vous liaïr si vous osez m'aimer. — Carlos. — Haïssez-moi donc, et accusez-moi \ ous-méme devant le roi. — Isabelle. — Moi! proforer votre nom devant le roi ! — Carlos. — Si vous me croyez coupable... — Isabelle. — L'ètes-vous seul ? — Carlos. — 0 ciel I qu"en-
tends-je? votre cœur — Isabelle. — Ah! malheureuse ! qu'ai-je dit? Vous
en avez trop entendu. Pensez qui je suis, pensez qui vous êtes ; nous méritons la colère du roi, moi, si je vous écoute, vous, si vous poursuivez. »
1. Si tous les vers de Racine ressemblaient à ces trois-là, il n'aurait jamais été nommé le divin Racine.
2. C'est ici que l'actrice doit avoir une altitude ù la fois douce et fière, gracieuse et noble. Cette scène devait être le triomphe de Rachel. « L'effet produit par mademoiselle Rachel, outre le mérite de son débit si savant, si bien articulé, tient à des causes purement plastiques, puisqu'il est le même, que la tragédienne dise des vers très beaux, ou très médiocres. Le public, à son insu, trouve un grand plaisir à voir ce corps souple et nerveux se mouvoir harmonieusement dans les rythmes connus des sculpteurs et des poètes antiques, et oubliés par la civilisation moderne. Un secret instiiut les fait retrouver à mademoiselle Rachel, que son origine juive rattache à l'Orient 1 t au monde primitif. Elle sait ces développements de bras, ces inclinations de lèle, ces frémissements d'épaules, ces poses du pied et de la jambe, qui font du premier morceau venu d'étolfe blanche un pli de marbre dans un bas-relief d'Iïginc. Son jeu est une espèce de danse grave comme celles des théories religieuses, et il est à regretter qu'il ne soit pas réglé par deux flûtes, ainsi que cela se pratiquait sur le théâtre grec. Un rôle est pour elle une statue qu'elle sculpte dans le bloc épais des alexandrins, une succession d'aspects à faire éclairer par le jour de la rampe et qui explique pourquoi elle est autant admirée par les artistes que par les poètes. » (Théophile Gautier, Hist. de l'art dramatique en France depuis vingt-cim/ ans, 4° série, p. 230-2Jt.^
3. L'habitude de faire le second vers avant le premier est cause que parfois, dans Racine et dans Boileau, le premier vers e.*;! plat, lourd, et renferme peu de sens.