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NOTICE

D'IPHlGÉNIE EN TAURIDE.

En tête de ce fragment, écrit de la main de son père, Jean- Baptiste Racine a écrit la note suivante : " Après 1077. — Après la représentation de Phèdre, qui parut en 1G77, Racine forma encore le projet de quelques tragédies, dont il n'est resté dans ses papiers aucun vestige, si ce n'est le Plan du premier acte d'une Iphigénie en Tauride. Ce plan n'a rien de curieux, si ce n'est qu'il fait connaître de quelle manière Racine, quand il entreprenait une tragédie, disposait ciiaque acte en prose. Quand il avait lié toutes les scènes entre elles, il disait : « Ma tragédie est faite », comptant le reste pour rien. Il avait encore eu le dessein de traiter le sujet à'Alceste. M. de Longepierre assure qu'il lui en avait entendu réciter quelques morceaux ; mais c'est tout ce qu'on en sait. »

On trouve les mômes détails dans le Mémoire écrit par Louis Racine sur la vie de son père. Cependant on peut, pour des raisons d'ordres divers, être tenté de ne pas accepter le témoignage des deu\ fils du poète; leur autorité n'est pas indiscutable, puisqu'il s'agit de faits qui ont précédé leur naissance, et certaines affirmations, émanant de contemporains de Racine, permettent de supposer que ce fragment a été écrit entre Mithridnte et Jphigcnie. LaGrange- Cliancel le semble déclarer positivement dans la Préface de sa tragédie intitulée Oresie et Pilade ou Ip/iif/énie en Tauride : « J'en tendais dire à M. Racine, qui ne me refusait point ses bons avis, qu'il avait été longtemps à se déterminer entre Iphigénie sacrifiée et Iphiqénie sacrifante, et qu'il ne s'était déclaré en faveur de la première qu'après avoir connu que la seconde n'avait point de matière pour un cinquième acte. « Sans doute on serait en droit d'ajouter peu de foi aux paroles de La Grange-Chancel ; car dans les Préface', où il parle de ses rapports avec Racine ', la vanité s'étale

1. Dans 1.1 Préface qui est en tête de ses œuvres (1734), La Grango-Chanccl raconte comment la précocité de son esprit et de son talent le fit admettre tout enfant dans la maison de la princesse de C.onti, fille de Louis XIV. L'enfant poète composa une tragédie de Jiif/url/ia, sur laquelle la princesse voulut a\oir l'avis de Racine : « 11 garda ma pièce huit jours, après lesquels il se rendit cbci

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trop pour laisser une grande place à la vérité ; mais ce témoignage est confirmé par celui de Leclcrc. Le collaborateur do Coras déclare, dans la Préface de leur Iphigénie en Aîdide, qu'ils n'avaient pas eu l'intention d'entrer en lutte avec Racine^ et qu'ils étaient convaincus, alors qu'ils s'étaient mis h l'ouvrage, que l'auteur de Mithiidnte s'occupait de coaipos'er une Iphigénie en Tauride. Le rôle du fils de Thoas et celui d'Ériphile présentent en outre dans l'économie des deux drames assez de points de ressemblance pour qu'il soit permis de supposer qu'ils ont été conçus vers la même époque. Tous ces motifs réunis nous décident à placer ici ce Plan, au lieu de le rejeter après Phèdre.

Pourquoi Racine a-t-il renoncé à traiter le sujet qui l'avait d'abord attiré? Nous ne le savons pas, et nous ne pouvons que regretter qu'il l'ait abandonné; car il eût été intéressant de voir une fois de plus Racine en rivalité avec Euripide, et de comparer la dispute héroïque d'Héraclius et de Martian dans VHéraclius de Corneille avec celle que Racine aurait prêtée à Oreste et à Pylade. Le court fragment que nous publions ne permet guère de d'établir ce qu'eût été l'oeuvre de Racine ; on peut toutefois s'en former une idée, après avoir relu la tragédie d'Euripide ; et voilà pourquoi nous allons en donner une rapide analyse.

Parmi les nombreuses superstitions de la Grèce païenne, il en était une qui a rendu aux poètes tragiques de l'antiquité les plus grands services. Pour détourner les funestes présages d'un songe, il suffisait souvent de sortir dans la rue, et de le raconter à l'air. C est ce que fait Iphigénie au début de la tragédie d'Euripide, et nous apprenons ainsi comment d'Aulis elle a été transportée par Diane dans la Tauride, où elle est chargée de préparer pour le sacrifice les Grecs qui sont jetés sur ces bords inhospitaliers, et qu'une coutume barbare immole sur l'autel de Diane. Cette nuit même elle a cru comprendre dans un rêve que son frère Oreste n'était plus, et elle s'apprête à rendre à sa mémoire les honneurs funèbres.

A peine est-elle rentrée dans le temple que ce frère, qu'elle croit mort, paraît avec Pylade. Pour le purifier du meurtre de Clytemnestre, Apollon a ordonné à Oreste de rapporter à Athènes la statue de Diane

Madame la Princesse de Conti : il lui dit qu'il avait lu ma tragédie avec étonnement, qu'il ne doutait point que, si je continuais comme je commençais, je ne portasse le théâtre à un point de perfection où ni Corneille ni lui ne l'avaient pu mettre, n Après cette phrase modeste, La Grange-Chan'-el avoue que Racine vouUit bien lui donner des conseils et lui indiquer quelques corrections à faire à sa tragédie. Les romédicns donnèrent Jugurtha il 001) : « R;icine à qui la dévotion ne permettait plus de fréquenter les spectacles do()uis que le Roi s'en était privé, vint à cette première représentation, et pa-'ut prendre un plaisir extrême à tous les applaudissements que je reçus. » Rappelons, pour bien marquer la valeur des témoignages de La Grange-Chancel sur Racine, qu'en 1734 il attribue encore à Racine la traduction du Sa»tolius pœnit- ns de Rollin. bien que le véritable traducteur, Boivin, si charmé de la méprise qu'il éci ivit une petite pièce de vers à Racine pour le prier de laisser quelque temps le public dans l'erreur, eût revendiqué depuis longtemps la paternité de son œuvre.

que l'on adore en Tauride ; Pylade a voulu suivre Oreste, et les deux amis, après avoir observé la disposition des lieux, se retirent pour attendre un moment favorable à l'exécution de leurs projets.

Iphigénie reparaît, et, tandis qu'elle célèbre, avec l'aide du chœur des prêtresses, des cérémonies funèbres en l'honneur du frère chéri qu'elle n'espère plus revoir, un berger, avec une simplicité, une naïveté même de langage qui convient bien h sa situation, vient avertir la prêtresse qu'on a trouvé et saisi dans les rochers du rivage deux Grecs, dont l'un est en proieaux transports d'un délire furieux. Son compngnon, ajoute-t-il, s'appelle Pylade. Mais, lorsqu'Iphigénie a quitté la Grèce, l'ylade n'était pas encore né, et ce nom n'éveille aucun souvenir dans l'esprit de la fille d'Agamemnon. Bientôt on lui amène les deux captifs : Oreste et Iphigénie sont en présence, et dans quelle situation! Tandis que le sacrifice se prépare, Iphigénie interroge les deux jeunes gens, et, par un retour touchant sur elle-même, leur demande s'ils ont une sœur :

Otujv ffTtçEÏo'a Snzz\f/^biv veavtilov,

La scène se développe lentement; à chaque réplique l'émotion et l'intérêt augmentent : Oreste s'étonne des questions dont le presse la prêtresse; Iphigénie, par un sentiment bien naturel, et délicatement rendu, craint cependant d'être instruite de ce qu'elle veut savoir : aussi s'informe-t-elle d'abord de tous les chefs de l'armée grecque avant de prononcer le nom d'Agamemnon; mais bientôt elle apprend cotip sur coup tous les malheurs qui ont frappé aa race. Elle veut alors faire parvenir à sa sœur Electre une lettre que lui a tracée jadis un prisonnier grec; elle espère que le roi Thoas voudra bien consentir à ce que Diane ne se voie immoler qu'une victime : celui des deux Grecs qui ne sera pas désigné pour périr sur l'autel de la déesse portera dans sa patrie le message d'Iphigénie. Oreste accepte ;ivec empressement l'ofire do la prêtresse : il va donc pouvoir arracher à la mort l'ami chéri dont le dévouement ne s'est pas un seul instant démenti; à ces nobles paroles, Iphigénie se plaît à songer à son frère :

Kal fKf.ç oùS' t-jùi, ^Évot, AvàSeXoô; il\i.i, icX»iv oa' oO^ ôçùiffi viv-.

Et voici qu'Oreste à son tour, se faisant décrire les apprêts de sa mort, s'écrie :

Jamais, il faut en convenir, l'émotion n'a été portée plus loin au théâtre ; jamais scène n'a fait couler plus de ces larmes, qui sont

Racine, t. III. 17

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si douces ; et l'émotion semble croître encore, quand Iphigénie, dans un couplet d'une grâce exquise, promet au jeune homme de rendre à son corps les soins funèbres avec la piété d'une sœur. Elle s'éloigne, pour chercher sa k-ttre, et c'est alors que s'engage entre les deux amis cette fameuse lutte de générosité, une des plus belles pages que l'admiration enthousiaste de l'antiquité ait écrites en l'honneur de l'amitié. Pylade cède; il vivra. Mais un scrupule le tourmente : il craint de perdre la lettre d'Iphigénie; il serait peut-être plus prudent de lai en faire connaître le contenu. Iphigénie y consent, et c'est alors que s'opère la reconnaissance, si impatiemment attendue, et si savamment reculée jusqu'ici par le poète; Pylade s'écrie :

'OfÉffTa, ■zf,<rSi af,i xao-ifvr,Tr,ç uiça',

et, après quelques explications, le frère et la sœur tombent dans les bras l'un de l'autre.

Après de pareilles scènes, l'émotion ne pouvait que s'affaiblir, et toute la dernière partie du drame nous parait languissante, à nous, qui ne trouvons aucun intérêt à savoir comment la statue de Diane a été transportée de Tauride en Attique; mais n'oublions pas que tous ces faits religieux étaient pour les Athéniens de la plus haute importance, et que ce qui nous laisse froids devait profondément captiver leur attention. Iphigénie prépare la fuite, et les Grecs, avec la complicité du chœur, sont prêts à s'embarquer avec la statue, quand le roi Thoas fait son apparition sur la scène, juste à point pour se laisser duper. Iphigénie lui déclare que la statue de la déesse, souillée par la présence de deux Grecs parricides, doit être purifiée dans les flots de la mer : les prisonniers enchaînés suivront la prêtresse ; défense doit être faite aux habitants de porter sur les mystères sacrés un regard profane. Thoas permet au cortège de s'éloigner; mais il apprend bientôt qu'on s'est moqué de lui: les prisonniers ont retrouvé à. la côte un vaisseau et des amis, à l'aide desquels ils ont enlevé la prêtresse et la statue. Le roi en fureur ordonne qu'on s'élance à la poursuite des fugitifs; mais Minerve paraît, qui le retient : la statue de Diane sera adorée en Attique, et Thoas rendra aux prêtresses la liber; é. Tout est bien qui finit bien s.

Le diame d'Euripide, malgré ses incontestables beautés, ne pouvait pas, sans de grandes difficultés, être mis sur la scène moderne La Grange-Chancel rappelle fièrement dans la Préface de son Oreste et Pilade que le grand Corneille mettait ce sujet au nombre

2. Plusieui-s autres tragédies sur le même sujet ont été mises à la scène entre Y Iphigénie d'Euripide et colle de Racine. Aristotc, dans sa Poétique, cite aveo éloge celle de Polyides ; Cicéron nous a consir>é un fr.ignient du Dulorestcs d'iinnius, dans lequel nous voyons Oicste et Pylade, en présence de Thons, revendii]uer hautement tous deux le nom qui condamne 'i mort celui qui le poj'te. En 1523, Giovanni Ruccellaï traita le même sujet sous le titre à'Ures.tite

de ceux qui ne pouvaient pas être traités ', et nous croyons que le grand Corneille n'eût pas changé d'avis après avoir lu la tragédie de La Grange-Chanccl. Racine se trouvait en présence de deux obstacles, qu'il aurait surmontés sans doute, mais avec plus ou moins de bonheur.

D'abord quel rôle donner h Thoas? Nous ne pourrions supporter sur la scène française un personnage tragique qui paraîtrait simplement au dernier acte, comme dans Euripide, pour y être mystifié; il fallait mêler Thoas à l'action, sans ralentir cette action. Pour cela, La Grange-Chancel et Goethe auront la malencontreuse idée de le rendre amoureux d'Iphigénie. Racine avait eu la sagesse d'éviter ce défaut; Thoas paraissait dès le premier acte, alors que l'action n'était pas encore engagée: cela dispensait peut-être le poète de le ramener en scène avant le dernier acte, comme Ulysse, dans son autre Ipkigénie. Il est aussi permis de supposer, et cette hypothèse même est plus vraisemblable, que le fameux combat de générosité entre Oreste et Pylade se serait engagé, comme dans le Dulonstes de Pacuvius, sous les yeux mêmes de Thoas. Peut-être même, comme au troisième acte de son Iphigciiie, Racine aurait-il groupé à ce moment sur le théâtre tous ses personnages, qu'on aurait vus animés chacun d'un sentiment contraire, oomme Meyerbeer aimera à faire chanter tous les acteurs de son drame dans un de ces finales grandioses où la lutte de tous les instruments chargés d'exprimer des passions différentes se mêle en une merveilleuse harmonie. Voilà très probablement ce que nous auraient montré les troisième et quatrième actes.

Restait la ^ plus grande difficulté, celle du dénouement. La Grange-Chancel rappelle :\ ce propos que dans Ipkigénie « l'épisode dEriphile avait été heureusement substiiuée (sic) par M. Racine à la Biche miraculeuse dont Euripide s'était servi pour sa catastrophe. » Il fallait que Racine trouvât un subterfuge semblable pour dénouer son Ifhigénie en Tauride autrement que par l'intervention miraculeuse de Minerve. On a fait un grand mérite à l\. Patin d'avoir imaginé que Racine avait conçu le rôle du fils de Thoas précisément en vue de son dénouement. Il est impossible à quiconque a simplement lu le théâtre de Racine de ne pas en être aussitôt convaincu. Jamais, depuis Andromaque, on ne trouve dans le théâtre de Racine un de ces amours purement cpisodiques, qui remplissent les dernières œuvres de Corneille : Aricie elle-même sera indispensable à l'action de Phèdre. Il est donc certain que le fils de Thoas devait, dans la pensée de Racine, contribuer au dénouement de la tragédie. Mais comment ? « Ce Plan, dit Louis Racine, découvre le nœud et l'intérêt de toute la pièce. lî paraît par ce premier acte que la tragédie sera aussi simple * que celle

t. Nous n'avons pu trouver le passage de Coineillc auquel fait a!Iu?ion La Grange-Chancel.

2. Il s'agit, bien entendu, d'une simplicité rcluti\o. Racine de\ait nouei' plus

d'Euripide, à la réserve qu'on y verra le fils de Thoas ; mais quand ce fils saura que le Grec qu'il a sauvé est le frère d'Iphigénic, on prévoit do quelle manière le trouble augmentera. » Et) -fret, ce lils respectueux aime Iphigénie < et il veut l'affranchir de la malheureuse dignité qui l'engage à ces sacrifices. Lorsqu'il apprendra qu'Oreste est menacé de mourir entre les bras de sa sœur, il se trouvera partage entre l'humanité, l'amour et le respect filial ; il prendra la défense d'Oreste, puisqu'il l'a déjà fait sans le connaître; touché des larmes d'Iphigénie, comme dans l'autre Iphi- <;énie Achille est touché des prières de Clytemnestre, il parlera pour les Grecs à son père, le pressera, le suppliera, sans doute même s'emportera jusqu'à la menace, comme Hémon dans VAntiijone de Sophocle ; il favorisera la fuite des prisonniers, sacrifiant à leur salut les intérêts de son cœur ; et, comme Oreste et Hermione remplissent de leurs fureurs le dernier acte à'Ayidiomaque, c'est lui qui sera charge d'occuper ce dernier acte, si difficile à remplir, puisque les principaux acteurs sont retenus hors de la scène. Quel sera le dénouement? Nous nous trouvons en présence de deux hypothèses : dans la confusion de la mêlée, le fils frappera le père, sans le reconnaître, ou sera frappé par lui, et la toile tombera sur les lamentations du criminel involontaire. De ces deux suppositions, la seconde nous paraît la plus vraisemblable : Racine devait donner trop de vertus au jeune prince pour consentir à le souiller d'un parricide, même involontaire. Au contraire, il ne devait pas répugner à voir la scène ensanglantée par sa mort : la faute que commettait le jeune homme en déjouant les projets pat 'rnels le mettait, comme Hippolyte, au nombre des héros qui, d'après Aristote, conviennent à la tragédie : il n'était ni trop vertueux, ni trop méchant. Il avait mis obstacle à la volonté de son père, et cependant Thoas pouvait le pleuicr, comme Créon pleurait son fils au dernier acte de la Thébuide, comme Thésée pleurera Hippolyte au dénouement de Phèdre.

Ainsi donc, nous souvenant des procédés de composition familiers au poète, il nous semble voir clairement dans la seconde scène du Plan de Racine que le fils de Thoas mourra heureux d'avoir sauvé celle qu'il aime, et dans la dernière que, si Thoas demeure sur le théâtre pour exprimer à son confident sa tendresse paternelle, c'est parce qu'il doit au dénouement souffrir dans cette tendresse même.

fortement l'intrigue du drame d'Euripide, comme il transpose, selon le goût moili'ine, les tragédies grecques qu'il fait représeutor devant Louis XIV ; il donne à tout de la noblesse, de la majesté. On pourra s'en convaincre en voyant dans son Plan le (ils de Tlioas venir faire en personne le récit confia par Euripide à un simple berger, en voyant Thoas reprocher avec dignité à son fils d'aimer trop bas.

1. Voltaire avait bien peu fait attention au fragment que nous publions, puisqu'il a écrit dans VEpitre à la duchesse du .Vaine placée en télé de son Oreste (I7o0i : « Racine avait commencé VIphigénie en Tawidc, et la galanterie n'entrait point dans son plan.

Et pourtcant un des motifs qui ont pu déterminer Racine à renoncer à ce sujet, c'est la crainte que Tlioas et son fils no soient pas assez intéressants pour occuper à eux seuls tout un dernier acte. Quoi qu'il en soit, si le plan du premier acte nous paraît neiteraent indiquer quel devait être le plan du dernier, il est impossible de préciser comment Racine eiit mêlé le jeune prince aux trois autres a^tes, et quel rôle actif il lui eiit donné à côté dJphigénie et d'Oreste. Nous osons assurer cependant qu'il n'eût pas montré le prince Scythe en rivalité d'amour avec Pylade ; Racine laissait cette boauié à La Grange-Ciiancel.

La Grange-Chancel se vantait d'être le disciple de Racine ; mais il avait eu d'autres maîtres, comme il le dit lui-même au conmiencement de la Préface qui est en tête de l'édition de ses œuvres publiée en 1734 : « A peine je commençais de lire que j'avais toujours entre les mains les tragédies de Corneille, et les romans do La Calprenède, dont la lecture me donnait tant de plaisir que je chercliais les endroits de la maison les plus écartés pour y lépandre en liberté les pleurs que m'arrachaient les aventures que je lisais, u On retrouve dans YOreste et Pilade, représenté en 1697, la double influence de La Calprenède et de Racine ; celle de l'auteur de Cleopâtre %& main\ï&%iG dans le plan de la tragédie nouvelle; on surprend dans les détails celle de Va.MiQ\ir à' Andromaque'^. La Grang'-Chancel se flatte d'avoir, plus heureux que Racine, découvert le moyen de rendre son dénouement vraisemblable, et déclare que ce dénoueirent a été approuvé par Racine lui-môme. Se souvenant d'Ériphile,

\. 11 nous suffît do prendre la première scène A'Oreste et Pilade pour trouver plusieurs de ces imitations. Au quatrième aete d'Andromaque (seene ii), llermione, qui u'a pas écouté sa confidente, interrompt biusquement ses discours :

Fais-lu venir Oreste 7 Sans plus écouter son confident, Thoas lui demande :

A-l-on tout prépaie ? Vtrrai-je la prêtresse, Hiiiaîpe î

Ce confident répond à la rjuostion, puis s'écrie :

Mais que vois-je ? en ce jour de gloire et d'allégre-?e

De ce sombre cliagnn qui peut être la cause ?

Evidemment, il se rappelle la scène ii de l'acte II de Briiannicus, oii Narcisse dit il Néron :

Mais que voi^-jf ? Vous-niênic, inquiet, étonné,

Plus que Diiimnirus pariisi'eï ciui«lerné

Tout »ous lit: la fortune obéit à vos vœux.

Thoas ne répond pas ; m lis, se souvenant de l'effet produit par cette exclamation d'Agamemnon dans Jp/tii/énie (I, i) :

Heureux qui, satisfait de son liumble fortune, etc. il s'écrie à son four :

Hi'ureiix qui, San? remords portant un djadome, N'a point à reJouler la ven};eance suprême, lit n'i'St point ohlisé de conserver ce lan;; Par des droils violes, et des Qeuves de sang.

Àiusi, voilà déjà en moins de quarante vers trois imitations flagrantes de racine.

il a inventé la plus insipide et la plus ridicule des princesses tragiques. Thomiris a vu Thoas lui enlever le trône des Scythes, auquel elle était appelée par sa naissance ' ; l'usurpateur, pour légitimer son avènement, a promis d'épouser la princesse; mais il s'éprend d'Ipliigénie, la prêtresse, et prétend lui fiire partager son trône en dépit des serments qui l'engagent à Thomiris. La princesse se venge de cette infidélité : sur le vaisseau qui, par l'orJre de Thoas, devait l'emporter elle-môme vers d'autres rivages, elle fait évader Iphigénie, Pilade et Oreste, et vient annoncer au roi qu'avant leur départ elle a assisté à l'union de Pilade et dTphigénie. Thoas, en fureur, s'élance à la poursuite des fugitifs; mais il <3St tué par Oreste, et Thomiris recouvre le trône. C'est dans ce cadre grotesque que La Grange-Chancel a placé Vlpldcjénie d'Euripide. Encore ne s'est-il pas cjntenté de gâter ce beau sujet par l'intervention constante et constamment inutile de cette insupportable Thomiris; il prête aux personnages de la légende poétique les sentiments les plus étranges. Par exemple, Oreste et Pilade ayant été séparés par un naufrage, et Pilade étant tombé le premier aux mains des Scythes, Iphigénie, chargée de lui annoncer qu'il doit mourir, s'émeut à sa vue, tandis que Pilade, frappé d'un coup de fondre, lui offre son cœur :

0 ciel ! je pourrais voir au pouvoir d'un barbare Ce que jamais les Dieux ont formé de plus rare, Pour qui d'un feu secret je me sens dévorer... Que fais-je ? Où ma raison va-t-clle s'ég'arer? Mes discours, mes regards, et mon trouble. Madame, Trahissent malgré moi le secret de mon âme.

IPHIGKNIB.

Qu'entends-je ? Ma pitié daignait vous secourir, Je voulais vous sauver, mais vous voulez mourir ; Vous ajoutez l'audace au sort qui vous opprime. Ciel ! Cyane, à l'autel ramenez la victime -.

\. 11 est évident pour nous que La Grange-ClianrcI a eu encore un autre modèle que Racine, et qu'il s'est inspiré do l'OresIe de teekrc et Boyer : cette traiîéilie eut trois représentations seulement en 16^1, malgré le sucrés qu'essaya de lui faire le duc de Richelieu, qui y avait travaillé. Elle ne fut pas imprimée, et de Visé s'est contenté de dire dans le Mercure « qu'on v a surtout admiré une grand? quantité de beaux vers, la reconnaissance d'Oreste et une déclaration d'amour ». Mais nous avons la distribution des rôles, et cela nous permet de juger que les auteurs avaient dû compliquer la donnée d'Euripide à peu près de la même façon que l'a fait La Grange-Chancel. Mademoiselle Beauval représentait une certaine Oiithie, Reine de la Tauride, qui figurait sur la liste des acteurs avant Iphigénie ; comme Thoas y était qualifié de Tyran de la Tauride, i! est probable qu'Orithie, avant Thomiris, avait été détrônée par Thoas. On voit aus-i sur cette liste, avec un capitaine des gardes et deux confidentes, un certain Agénor, Prince de la Tauride. qui pourrait bien être fils de Thoas, et qui devait être en rivalité d'amour avec Pylade ; car le rôle de Pylade devait avoir une grande importance, puisqu'il était tenu par Baron, et que l'ami d'Oreste se cachait pendant une partie de la pièce sous le nom d'Oronte. Quoi qu'il en soit de nos suppositions, il reste certain que la pièce de Leclerc et de Bover manquait de simplicilé (Voiries frères Parfaict, JJiit. du Th. fr., XII. 277-278).

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