‹ Théâtre completChapitre 415 sur 592 · II, vil · texte numérisé non relu

II, vil

Malgré sa noble fierté, Iphigénie est cependant sensible h cet amour: aussi est-ce avec joie qu'elle apprend la capture d'un autre Grec. Pour sauver le premier, elle a inventé de fausses apparitions, elle a débité de prétendus oracles, se moquant impudemment de Tboas, du peuple et de Diane ; elle se flatte que le sang du second Grec apaisera le courroux légitime de la déesse. Ne voilà-t-il pas des sentiments bien toucbants, et une conduite tout à fait digne de la fille d"Agamen:inoii ? Quelques instants après, Oreste et Pilade sont dans les bras l'un de l'autre; Oreste prononce le nom de la bienveillante prétresse, et Pilaiie, qui tout à l'beure voulait mourir parce qu'il croyait son ami mort, devient jaloux instantanément et sans motif. Cette faute est d'autant plus étrange que le poète paraît en avoir lui-même compris l'énormité, puisqu'il fait dire à Pilade:

Mais où va ma tendresse?

Kst-ce à de tels pensers que je dois recourir, Quand je vois vos périls, quand nous allons mourir 1?

Pour prévoir d'ailleurs de semblables inepties, il suffisait de lire les premiers vers de la pièce, et d'entendre le discours du Ministre d'État Hidaspe au Roi Thoas :

Seigneur, voici le jour si longtemps souhaité, Où, conduit par l'hymen à la félicité, Thoas, l'heureux Thoas épouse ce qu'il aime.

Il n'était pas besoin d'aller plus loin pour deviner que le poète allait tr..cer les plus fades broderies sur le sombre canevas d'Euripide. Piacine pouvait sans crainte accorder son approbation à la tragédie de La Grange-Chancel : elle n'était pas faite pour porter la moindre atteinte à sa propre réputation.

En noi, l'Académie royale de musique donna un opéra intitulé Iphigniie en Tauride, qui ne le cédait en rien comme fadeur à la tragédie de La Grange-Chancel. Ce furent Desmarcts et Campana qui mirent en musique les paroles de Duché et Danchet. Les danses des Scythes, des nymphes de Diane, des sacrificateurs, des Tritons et des Néréides se mêlent étrangement à cette lugubre histoire ; mais ce spectacle étonne pourtant moins encore que la présence d'Electre. Née après le sacrifice d'Aulis, Electre est venue en Tauride à la suite de son frère Oreste, avec Pilade, à qui elle est

1. lir, IX. — Ce malheureux amour reparaît encore, non moins malencontreusement, après la reconnaissance du frère et de la sœur. Quel est celui des captifs que va sauver I phi jrénie '? Elle hésite, et elle a grand fort, à nos yeux. Aussi Pilade, qui a la niaiserie de ne pas comprendre le motif de son hésitation, imagine, pour détourner sur sa tète le péril qui menace Oreste, de recommencer un aveu qui a déjà été mal reçu (IV, vi) :

V(iii« conn3i':?./z mon cœur; du feu qui le détore J'étdis tantôt cou|iable, et je le suis encore.

Elalhcureusement cette djciaration généreusement grotesque ne produit pas l'eQet attendu par celui qui Ta commise.

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fiancée. Thoas, voué décidément aux rôles d'amant malheureux, est aussitôt tombé épris d'elle, et lui pose cette alternative : l'cpouser, et sauver ainsi les prisonniers ; ou, si elle refuse le trône, périr avec eux. Les angoisses d'Electre, si maladroitement mêlée à ce sujet, et une apparition de Diane remplissent les trois premiers actes, dans lesquels se /nontre à peine l'héroïne du drame, Iphigénie. Par une autre bizarrerie, ce n'est qu'après avoir es'-ayé de sauver Oreste qu'Iphigénie le reconnaît et se fait reconnaître de lui. Enfin après une mêlée confuse, que l'on entend dans la coulisse, Diane paraît, et annonce que Thoas est mort : « Les Grecs vont s'embarquer : Diane se retire. Les vents enlèvent sa statue et la portent sur le vaisseau des Grecs La foudre tombe sur le Temple, qui s'embrase et se renverse. « Les musiciens et le décorateur ont eu beaucoup à faire pour rendre supportable ce ridicule opéra.

Pour tout esprit éclairé, il était évident que chaque nouvelle complication introduite dans la donnée primitive en altérait \x majestueuse beauté, et que, en s'éi'artant de la simplicité où s'attachait Racine, les écrivains qui avaient repris le sujet abandonné par lui avaient fait fausse route. C'est ce que tout le monde comprit, lorsque, le 4 juin 17â7, une nouvelle Iplàqétiie en Tauride parut sur la scène française, avec un succès retentissant. Cette tragédie était l'œuvre d'un jeune homme, Claude Guimond de La Touche, qui venait de se séparer de la Compagnie de Jésus pour se consacrer à la littérature 1. L'apparition de VIphigénie en Tauride prit les proportions d'un évéuement littéraire ; on tenait compte à l'auteur de n'avoir emprunté à La Grange-Chancol et à Duciié qu'un petit nombre de leurs bizarres complications, et on se félicitait de voir la tragédie fi'ançaise revenue à la noble simplicité du théâtre grec. LasimpliciLé de l'œuvre de Guimond de La Touche n'était cependant que relative, car il avait dû, pour amener son dénouement, apporter quelques modifications malheureuses au plan d'Euripide. Iphigénie a fait évader Pylade, auquel elle a confié un billet pour Electre, sa sœur; un esclave le conduit au vais-eau qui doit l'emporter. Tout à coup cet esclave reparaît, et annonce que Pylade, sans que l'on comprenne vraiment bien comment, doit être tombé dans la mer. Presque aussitôt a lieu la reconnaissance entre Oreste et Iphigénie. Mais Thoas, irrité de la disparition do Pylade, ordonne à Iphigénie d'immoler sous ses yeux Oreste, son frère. Par bonheur, Pylade ressuscité survient juste à point, avec des soldats qu'il a ramassés on ne sait où, pour poignarder Thoas et pour délivrer le frère et la sœur. En dépit de notre bonne volonté, nous ne pouvons admirer ce coup de théâtre, dont nos dramaturges modernes ont

1. L'avenir brillant prédit au jeune poète par l'inilulsrent enthousiasme de ses contemporains se ferma brusquement devant lui : il mourut iircmaturément le 14 février 1760. A peu près vers le même temps que Guimond de la Touctie, ud certain Vaubertrand, avocat au Parlement, avait donné aussi, mais avec peu de succès, une Iphigénie en Tauride, assez ennuyeuse en effet.

fait le plus cruel abus ; mais la scène dans laquelle Oresto est défendu contre Tlioas par Iphigénie et par les prêtressps est animée et assez belle. En revanche, la langue de cette tragédie est d'une rare faiblesse, et l'on n'en est pas surpris, quand on songe que le cinquième acte fut écrit en une journée. Il suftit de citer, comme échantillon de ce style, le portrait de Thoas dans la scène d'exposition :

Du farouche Tîiots la ri-iniité sommeille;

Son cœur qui veille, en proie aux superstitions,

Avide prtr devoir du sang des nations.

Au pied de ces autels, du trouble qui le tue,

N'assiège point encore Diane et sa statue.

C'est le javgon tragique dans toute sa beauté. Cependant quelques ▼ers heureux et simples, pour lesquels M. Patin manifeste une réellfadmiration, expliquent l'enthousiasme du xviii' siècle pour cette Iphigénie *. De plus, elle était mise à la mode du jour : Tiioas et Iphigénie discutaient philosophie, et Iphigénie était sensible, tout comme les écrivains contemporains :

Qu'il est cruel de naître avec un cœur sensible !

dit-elle au second acte, et elle termine ce même acte en s'ccriant qu'elle veut sauver les deux Grecs :

Un sentiment seeret me rend plus cher l'un d'eux : Mais l'autre tgalement est homme et malheureux.

L'œuvre de Guimond de La Touche devait plaire au xviii* siècle autant par ses défauts mêmes que par ses qualités relatives.

Vingt-deux ans après son apparition, cette tragédie occupa de nouveau l'attention publifiue, lorsque, s'inspirant hautement d'elle, Guillard et Dubreuil en tirèrent cliacun un livret dopera. Le drame lyrique de Guillard, mis en musique par Gluck, fut représenté le 11 mai 1779 ; celui de Dubreuil, mis en musique par Piccini, ne fut donné au public que le l'3 janvier 1781. Guillard suivait fiilèlement Guimond de La Touche, si ce n'est que son drame était divisé en quatre actes, et que la reconnaissance s'y produisait comme dans la tragédie de rolyidej^, c'est-à-dire qu'au moment de recevoir le coup mortel, Oreste s'écriait :

Ipliigénie, ô ma sœur !

Ainsi tu fus jadis immolée en Aulide 2.

D'ailleurs le ton sentimental et toutes les invraisemblances et les

1. Voici par exemple deux vers touchants, que M. Patin aurait pu relever encore (11, m) :

Pourquoi nous plaindre tant du snrl qui nous rassemble ? Eàl-il donc si cruel ? Nous périssons ensemble.

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