SCÈNE I
Iphigénie vient avec une captive grecque *, qui s'étonne de sa tristesse. Elle demande si c'est qu'elle est affligée de ce que la fête de Diane se passera sans qu'on lui - immole aucun étranger.
« Tu peux croire, dit Iphigénie, si c'est là un sentiment digne de la fille d'Agamemnon *. Tu sais avec quelle répugnance j'ai préparé les misérables * que l'on a sacrifiés depuis que je préside à ces cruelles cérémonies *. Je me faisais une joie de ce que la fortune n'avait amené aucun Grec ^ pour cotte journée, et je triomphais seule de la douleur commune qui est répandue dans cette lie '', où l'on compte pour un
1. On a pris tellement à notre époque l'habitude ou d'arriver en reUud au spectacle ou de ne pas écouter l'exposition de la pièce, qu'on juge le plus^ souvent cette pièce tout de travers. Il serait impossible aujourd'hui de confier à deux actrices le soin de l'exposition : leur voix trop faible ne dominerait pas le bruit des petits bancs. Aussi la plupart de nos comédies modernes commencent-elies par une scène vive et animée ; l'aspect de plusieurs personnages ea scène attire les regards et force l'attention.
2. Louis Racine, trouvant que ce pronom faisait amphibologie, l'avait supprime.
3. Cette tournure, qui a vieilli, rappelait l'interrogation latine précédée de num ; on savait que la réponse devait être négative.
4. Les malheureux, les infortunés; comme dans [iritannicus {U, viii) :
Et, pour nous rendre heureux, perdons les misérables.
5. Racine, on le voil, supposait, comme Euripide, qu'Iphigénic était chargée seulenu nt de préparer cl de parer les victimes pour le sacrifice.
G. ^ui- les cotes de la Tauride.
7. Le mot même de Cliersonèse indique que la Tauride n'est pas une ilc.
3 06 irniGENIE EN TAURIDE.
présage funeste de ce que nous manquons * de victimes pour cette fôte. Mais je ne puis résister à la secrète tristesse dont je suis occupée - depuis le songe que j'ai fait cette nuit^ J'ai cru que j'étais à Mycène, dans la maison de mon père: il m'a semblé que mon père et ma mère nageaient dans le sang, et que moi-même je tenais un poignard à la main pour en égorger mon frère Oreste *, Hélas ! mon cher Oreste ! — « Mais, Madame, vous êtes trop éloignés lun de l'autre pour craindre l'accomplissement de votre songe.
« Et ce n'est pas aussi ce que je crains; mais je crains avec raison qu'il n'y ait de grands malheurs dans ma famille: les Rois ^ sont sujets à de grands changements. Ah! si je t'avais perdu, mon cher frère, Oreste, sur qui seul j'ai fondé mes espérances ! Car enfin j'ai plus de sujet de t'ainier que tout le reste de ma famille : tu ne fus point coupable de ce sacrifice où mon père m'avait condamnée dans l'Aulide *; tu étais un enfant de dix ans''. Tu as été élevé avec moi, et tu es le seul de toute la Grèce que je regrette tous les jours.
« Mais, Madame, quelle apparence qu'il sache l'état où vous êtes? Vous êtes dans une île détestée de tout le monde : si le hasard y amène quelque Grec, on le sacrifie. Que ne renoncez-vous à la Grèce ? Que ne répondez-vous à l'amour du Pi'ince?
« Et que me servirait de m'y attacher? Son père Thoas lui défend de m'aimer; il ne me parle qu'en tremblant '; car