On reconnaît là le dédain d'Euripide pour les femmes
et des Plirygiens, et invoque la déesse Diane. Presque aussitôt un messager vient faire le récit final, condamné comme apocryplie, sans raisons bien série'uses, par beaucoup de critiques. Il apprend à Clytemnestre comment, au moment où Calchas venait de porter le coup f.ital, on a vu sur l'autel une jeune biche à la place d'Iphigénie. Les vents soufflent, et Troie va tomber. Clytemnestre doute encore; mais Agamemnon reparaît, qui confirme en quelques vers la nouvelle. Clytemnestre se console aussi facilement d'être séparée de sa fille, que les personnages de Polyeucte se consolent de la mort du mariyr :
iS'ous autres, bénissons notre heureuse aventure,
et c est sur la promesse de la chute de Troie que se termine la tragédie.
Racine a suivi dans son ensemble le plan d'Euripide; il en a cependant modifié quelques parties essentielles et le dénouement. Il n'a point osé affliger les spectateurs par la mort d'une jeune personne aussi vertueuse qu'il devait représenter Iphigénie, et voilà pourquoi il a créé et adroitement inséré dans son drame l'ingénieux personnage d'Eriphile. Bien que ce rôle soit étroitement lié ;i l'action et qu'il soit indispensable au dénouement tel que Racine l'a conçu, il a cependant été l'objet de nombreuses critiques : on a reproché h. Racine cette pusillanimité, qui l'avait empêché de ^acrifier Iphigéni", et voilà peut-être ce qui l'a enhardi à dénouer sa tragédie de Pltèdre par la mort du vertueux Hippolyte. Le rôle d'Eriphile renferme de si grandes beautés que nous n'avons point le courage de le reprocher à Racine ; mais il faut convenir que, si les deux premiers actes d'//>'u'^e«ie ont quelques longueurs, elles tiennent à la nécessité où Racine se trouvait de bien établir son épisode. Le poète a supprimé entièrement le rôle de Ménélas, qui n'eût pas été supporté sur la scène française, et l'a remplacé avantageusement par Ulysse, qu'aucun lien du sang n'attache à Iphigénie, et qui nous sera moins odieux, lorsqu'il fera entendre la voix de la politique. Mais ce qu'il a surtout modifié, ce sont les mœurs de ses (lersonnages : dans Agamemnon, le père s'efface devant le roi *; nous ne voyons plus dans Clytemnestre la ménagère et la mère de famille que nous montrait Euripide, mais une princesse, épouse du général en chef de la Grèce ; Iphigénie enfin n'est plus la jeune fille naive et gaie que nous admirions dans la tragédie grecque, qui courait en sautant vers son père, et se pendait à son cou ; Racine a dû donner à son Iphigénie une robe longue et un manteau de cour, et voilà la jeune fille obligée de marcher à pas comptés, et de faire au roi la révérence au lieu lie voler à lui. L'Ipliigénie française a d'autres qualités que l'Ipliigénie grecque;
\. On lit dans le P. Brunioy : « Chez Euripide, on voit un roi à la grecque, c'est-à-dire un peu bourgeois, selon notre manière de penser. Dolcc lui a donné un air de prince italien; llotrou le relève encore davantage; mais Racine le reud tout à fait majestueux à la française. >
NOTICE SUR iniIGENIE. 321
elle est plus sérieuse, plus grave ; son dévouement a quelque chose de plus réfléchi; mais elle est un peu guindée'. 11 n'en faut pas vouloir d'ailleurs au poète; le dix-septième siècle n'oût pas compris r/p/ii^-oz/e d'pAiripide : Pierre de Villiers, un jésuitu qui devint plus tard un bénédictin, n'a-t-il pas écrit au sujet de la pièce deRacine, dans son E?itretieji mr les tragédies de ce /onps^ : « Les empressements que témoigne Iphigénie pour être caressée de son père ne soni pas les plus beaux endroits de la pièce, et j'ai vu bien des gens qui n'approuvaient pas qu'une fille de l'âge d'Iplii. 'nie courût api'ès los caresses de son père ? » Qu'eût donc pensé l'abbé de Villiers de l'Iphigénie d'Euripide ? Chateaubriand a écrit dans son Génie du Christianisme 3, à propos de cette transformation du caractère d'I|)higéuie : « Le P. Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux ])arlé selon la nature que Racine, dont l'Iiihigénie semble trop résignée. L'observation est bonne en soi; mais ce que le P. Brumoy n'a pas vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la fille chrétienne. Sonjère si le ciel ont parlé, il,iie resteplu5qu'à obéir. Racine n'a donné ce courage X son héroïne que par l'impulsion secrète d'une institution religieu'siî-qui adiaaigé le fond des idées et de la morale .JçiJe (hristianismeva plus loin que la nature, et par conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les objets et aime un peu rexa£ération. La fille d'Agamemnon, étouffant sa passion et ramonr de la vie, intéresse bien davantage qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les choses purement naturelles qui touchent : il est naturel de craindre la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs qu'on versait pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut ; il veut surtout admirer : il a en soi-même un élan vers une beauté inconnue, pour laquelle ii fut créé dans son origine. » Chateaubriand, dont le livre est une thèse, s'est payé trop souvent de raisons qui n'en sont pas ; il est certain que le pieux Racine, en conipusint son Iphigénie, a peut-être plus d'une fois songé h Abraham ou h Jephté; mais qu'on ne nous montre pas dans le dévouement d'Iphigénie une inspiration chrétienne ; la jeune fille grecque se dévouait aussi pour son pays; elle n'avait pas la résignation touchante de l'héroine française ; mais, après avoir tremblé et pleuré à la vue de la mort, elle y courait bientôt avec enthousiasme comme au martyre. Nous avons' montré, dans notre Notice sîir Andromaque, que la Grèce païenne avait connu l'humilité ; Vlphigénie d'Euripide nous montre qu'elle connaissait le dévouement et le martyre; il est vrai de dire qu'il y a dans les deux pièces de Racine comme un parfum de christianisme, mais il serait
1. Marmontel tiéclare, dans Sfis Eléments de littérature (II, 219), qu'il trouve l'Iphigénie grecque plus touchante que celle de Racine ; au wii' siècle, per- Eonne n'aurait jugé ainsi.