partie, I. II, chap. vni
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imprudent de prétendre établir autre chose. Cette résignation était bien d'ailleurs dans les mœurs surhumaines que Corneille et les auteurs de son temps avaient prêtées à leurs héros. Dans la Psyché de Molière, c'est Psyché qui encourage et console elle-même son père, au moment de marcher à la mort * :
De vos larmes, Seigneur, la source m'est bien chère Mais c'est trop aux bontés que vous avez pour moi. Que de laisser régner les tendresses de père
Jusques dans les yeuï d'un grand roi.
Ce qu'on vous voit ici donner à la nature, Au rang que vous tenez, Seigneur, fait trop d'injure, Et j'en dois refuser les touchantes faveurs :
Laissez moins sur votre sagesse
Prendre d'empire à vos douleurs, Et cessez d'honorer mon dostin par des pleurs. Qui dans le cœur d'un roi montrent de la faiblesse.. ... "Vous savez mieux que moi qu'aux volontés des Dieux.
Seigneur, il faut régler les nôtres ; Et je ne puis vous dire en ces tristes adieux, Que ce que beaucoup mieux vous pouvez dire aux autres.
Ces Dieux sont maîtres souverains
Des présents qu'ils daignent nous faire :
Ils ne les laissent dans nos mains
Qu'autant de temps qu'il peut leur plaire.
Lorsqu'ils viennent les retirer,
On n'a nul droit de murmurer Des grâces que leur main ne veut plus nous étendre; Seigneur, je suis un don qu'ils ont fait à vos vœux, Et quand par cet arrêt ils veulent me reprendre. Ils ne vous ôtent rien que vous ne teniez d'eux. Et c'est sans murmurer que vous devez me rendre.
Cette morale est celle d'Epiclèi", comme celle de JL'SUS-Clr.'ist ; c'est celle de tout ce théâtre qui veut exciter l'émotion par l'admiration.
Enfin la dernière modification que Racine ait fait subir au plan d'Euripide porte sur le caractère d'Achille. Il a cru que sur notre scène Achille semblerait froid, s'il défendait Iphigénie sans l'aimer. 11 est certain qu'au dix-septième siècle on n'eût pas supporté un Achille insensible, ou un Hippolyte sans amour. ^L'idée de rendre Achille amoureux n'appartient pas d'ailleurs en propre à Racine; il l'avait empruntée à Rotrou, qui, en 1640, avait donné à la scène une Iphigénie. L'Iphigénie de Rotrou n'est pas au nombre de ses chefs-d'œuvre. Peut-être la tragé lie de Racine nous fait-elle juger plus sévèrement celle de son prédécesseur ; mais il faut convenir qu'il y a de la sécheresse, et beaucoup, dans l'œuvre de Rotrou. Le poète a été embarrassé pour remplir cinq actes avec la fable d'Euripide, et, afin d'allonger le sujet, il a souvent donné à telle ou telle situation d'Euripide un développement exagéré et banal. Il a d'ailleurs suivi de beaucoup plus près que Racine l'auteur
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grec, et ne s'en est guère écarté qu'aux premier et cinquième ^ctes. La première scène d'Euripide a formé le premier acte tout entier de Rotrou. Le poète français a tenté de compenser par le mouvement que se donnent les acteurs sur le théâtre l'insuffisance de la matière. Il nous a montré Agamemnon écrivant dans sa tente et déchirant sa lettre ; mais il a oublié de nous dire quel était le personnage en scène et de nous intéresser à ses anxiétés ; Agamemnon donne à un de ses vakts l'ordre d'aller chercher Amyntas, qui est le vieillard d'Euripide, et l'Arcas de Racine ; Amyntas vient et attend près de la tente du roi. Oronte sort et voit Amyntas, il rentre, et avertit Agamemnon, qui sort à son tour de sa tente et vient trouver Amyntas, une lanterne sourde à la main; alors commence une imitation très exacte de la scène d'Euripide ; Amyntas parti, Agamemnon envoie Oronte pour révoquer l'ordre qu'il a donné, puis rappelle Oronte à son tour, et la toile tombe sur ce premier acte, qui nous a fait voir beaucoup d'entrées et de sorties, et grandement regretter la simplicité plus brève de l'exposition d'Euripide. -. Le second acte nous montre la querelle entre Amyntas et Ménélas, suivie de celle entre Ménélas et Agamemnon ; les réflexions que prêtait Euripide au chœur sont mises par Rotrou dans la bouche d'Amyntas ; c'est un procédé que nous retrouverons constamment dans cette tragédie : la suivante Ardélie débitera les plus froides réflexions au quatrième acte entre les couplets de Clytemnestre, d'Iphigénie et d'Agamemnon. Le messager qui vient annoncer l'arrivée do Clytemnestre est accompagné d'Ulysse, qui figurait, nous l'avons dit, dans VIphigénie d'Eschyle et dans celle^de Sophocle; ici, il ne faitque doubler Ménélas; car, dans Rotrou, loin d'être touché par les larmes de son frère, l'époux d'Hélène dit à part :
Couvrons notre dessein ; il faut qu'il s'acomplisse, Puisque j'ai pour second l'éloquence d'Ulysse! Mais puisque nous voyons qu'il ne nous peut manquer, Feignons que la pitié nous le fait révoquer.
Ulysse s'indigne contre les lâches conseils que donne hypocritement Ménélas, et ce second acte se^termine, comme le premier acte de Racine, par la soumission douloureuse d'Agamemnon. On le voit, nous n'avançons guère.
C'est au troisième acte seulement qu'apparaissent Clytemnestre et Iphigénie : Rotrou, pas plus que Racine, n'a osé nous les montrer sur leur char, ainsi que l'avait fait Euripide, et voici comme il nous les présente :
Clytemnestre.
Enfin ce mal se passe, et l'air de ce rivage A remis la couleur dessus votre visage ; Le mouvement du char vous l'avait excité.
Iphigénie.
Je ne sais de quel mal ce cœur est agité: Plaise au Ciel qu'il soit vain î mais il no me figure Rien ni de trop plaisant ni de trop bon augure,
Et si je l'ose dire, un secret mouvement Me fait de cet hymen craindre l'événement.
Clytemnestre.
D'abord le changement fait un peu de contrainte, Et le joug le plus doux se reçoit avec cr.iinte. Une fille rougit au seul nom d'un époux,
Et ne peut toutefois ouïr rien de plus doux
Mais l'hymen est un dieu familier et charmant Avec qui la pudeur s'accoutume aisément ; La fille s'enhardit aussitôt qu'elle est femme. 'Et, de glace qu'elle est, elle vient tout de flamme.
Iphigékie.
Je ne puis espérer de trouver rien de doux Dans la nécessité de m'éloigner de vous.
Clïtemmestre.
Pourvu que votre ardeur à la sienne réponde, Achille, étant à vous, vous sera tout le monde. Au reste, au jugement de quiconque a des yeux, Vous ne pouviez prétendre un choix plus glorieux; Il passe en bonne mine, en courage, en noblesse. Les plus considérés des princes de la Grèce, Et sa gloire immortelle, aussi bien que son sang, Dans le siège des Dieux un jour lui doit un rang.
L'acte se continue, en suivant de très près Euripide. Nous assistons à l'entrevue d'Agamemnon et d'Iphigénie ; nous entendons Aganiemnon défendre à Clytemnestre de paraître à l'autel, nous sommes témoins de l'entrevue de Clytemne.stre et d'Acliille; Amyntas vient révéler le terrible secret; Clytemnestre tombe aux pieds d'Achille, qui lui promet de défendre sa fille, si Agamemnon ne se laisse pas vaincre par leurs larmes. C'est bien là le canevas d'Euripide; mais nous devons cependant signaler quelques changements introduits par Rotrou. Son Iphigénie n'est plus la folle et gracieuse jeune fille d'Euripide; c'est une princesse de tragédie, et elle a déjà la dignité parfois légèrement compassée de celle de Racine. Pour renvoyer Clytemnestre à Argos, l'Agamemnon grec lui dit d'aller prendre soin de ses autres filles; l'Agamemnon de Rotrou y met plus de formes : il rappelle à sa femme qu'elle est régente, et l'invite à aller surveiller à Argos les menées d'un certain Argisse, qui pourrait bien susciter des séditions pour s'emparer du trône
Retournez donc. Madame, et, princesse absolue, Portez-y le respect qu'impose votre vue.
Achille, en présence de Clytemnestre, tire à bout portantla louange, et jamais belle-mère n'entendit tant vanter ses attraits par son gendre. Rotrou enfin a beaucoup atténué la dureté sauvage de l'Achille grec.
L'acte IV de la tragédie de Rotrou s'ouvre par une scène entrelphigénie et sa confidente, dont Racine s'est peut-être souvenu dans la première scène de son cinquième acte. Survient Agamemnon ; Iphi-
génie l'accueille par une série de vers ironiques, que Racine a eu l'art d'abréger et de placer dans la bouche de Clytemnestre, à laquelle ils conviennent beaucoup mieux. Dans la grande scène entr» Agameninon, Clytemnestre et Ipliigénie, Rotrou a suivi la marche d'Euripide. Restée seule avec sa fille, Clytemnestre s'écrie plaintivement :
Hélas! je me souviens, sacril.-ge et profane, De vous avoir vouée aux autels de Diane. La mort qu'on vous prépare et la peine où je suis De ce vœu négligé sont les funestes fruits.
Achille paraît; mais tandis que le héros grec est enthousiasmé par le mâle courage d'Iphigénie, l'Achille de Rotrou s'enflamme à la seule vue de la vierge :
Achille, laissant tomber son p'pée.
Jamais le dieu de Thrace, au sortir des combats. Quand aux pieds de Vénus il mit les armes bas, A-t-il vu si soudain engager sa franchise Qu'à ce divin objet la mienne se voit prise? Le foudre est-il si prompt que ces astres vainqueurs Ont la gloire de l'être à foudroyer les cœurs ? J'oppose à leur pouvoir un effort inutile : Beaux yeux, contre vos coups je ne suis plus Achille, Et celui qu'on a vu franchir tant de hasards Est aujourd'hui vaincu d'un seul de vos regards.
Le cinquième acte de Ylphigénie de Rotrou est tiré tout entier du récit d'Euripide. Nous sommes dans le bois sacré; Calchas, le poil hérissé, s'emporte contre Ménélas, qui, ému enfin du deuil de son frère, renonce à prendre une épouse dont il faut si cher acheter le retour; Calchas ose reprocher à Agamemnon sa faiblesse. C'est alors que s'avance la jeune martyre, enfiévrée de la joie du sacrifice ; elle repousse sa mère qui veut la défendre en l'entourant de ses bras , elle prie Agamemnon de la laisser mourir sans lui voiler les yeux : la fille du Roi des Rois ne craint pas la vue de la mort. Le hérault sonne de la trompette ; Calchas va frapper la victime. Achille désarmé s'élance, et veut disputer la jeune fille à la mort; mais Iphigénie refuse, dans un dialogue que rappelle la scène ii de l'acte V de Racine. Après de longs débats où Ulysse et Agamemnon interviennent, après une scène qui, malgré l'agitation des personnages, est des plus languissantes, Achille cède enfin, en laissant entendre qu'il ne survivra point à Iphigénie. Calchas, à genoux près de la vierge, prononce cette belle et poétique prière :
Chaste fille du Dieu qui lance le tonnerre.
Frais soleil de la nuit, autre âme de la terre, ,
Diane enfin, reçois l'olTrande que tu veux. Et pour prix de son sang lais succéder nos vœux ; A l'art de nos nochers remis l'onde favorable, Donne à notre voyage un succès mémorable, Et fais-nous, triomphants, marcher sur le débrii Des orgueilleuses tours d'Hector et de Paris. R.ciNE, t, in. 19
3 2r. NOTICE SUR IPHIGENIE.
Au moment ou il va frapper, un coup de tonnerre retentit. Iphigénie est enlevée au ciel, et, tandis que tous les acteurs demeurent stupéfaits, Diane apparaît dans un nuage, annonce qu'elle a clioisi Iphigénie pour prêtresse de son temple de Tauride, et, dans un couplet assez obscur, prédit l'amour d'Achille pour Polyxène et sa mort. Achille et Clytemnestre se consolent d'avoir perdu Iphigénie; Agamemnon annonce la prise de Troie, et termine la tragédie par ce souhait :
Puis, revenons aux bords de Myccne et J'Argo» Après un long travail goûter un long repos.
Ces deux vers font frémir le spectateur, instruit du sort tragique qui attend Agamemnon à son retour dans Argos. Racine aimait assez ces prédictions démenties par l'événement : car il en a placé plusieurs dans son théâtre, notamment dans Iphigénie et dans Athalie,
L'acte V de Rotrou, malçrré l'agitation que se donnent les personnages sur la scène et l'intérêt de la situation, est froid et languissant; il est de plus extrêmement confus. Néanmoins on eut l'idée de donnner un dénouement semblable, à Vlphi(iénie de Racine. « En 1769 1, avant la représentation à' Iphigénie, un acteur s'avança, et prononça ce petit discours : « Messieurs, nous allons vous présenter le dénouement d'Iphigénie en action. Nous souhaitons que ce soit varier vos plaisirs. Cet essai ne peut être regardé comme téméraire, puisqu'on a employé et conservé avec le respect le plus scrupuleux les mêmes vers de M. Racine, et que l'unique changement consiste à mettre en spectacle et sous les yeux ce qui était en récit, i) Ce changement ne réussit point. On aurait dû sentir, avant de le tenter, que cette action était trop cunfuse, pour l'exposer aux yeux des spectateurs : que cinq ou six acteurs se trouvent dans une situation trop vive, pour que leurs mouvements difl'érents, qui doivent se choquer rapidement, puissent se développer naturellement sur la scène. Dans un moment pareil, on ne peut entendre que des cris confus ; et Racine connaissait trop bien son art, pour ne pas écarter du théâtre une action qu'il lui était plus facile d'embellir dans un récit. » Voltaire, dans une lettre adressée à M. de Chabanon, le 7 août 1709 -, jugea sévèrement cette tentative bizarre. « Il me paraît qu'on a rendu justice à larlequinade substituée à la dernière scène de l'inimitable tragédie d'Iphigàiie. Il y avait beaucoup de témérité de mettre le récit d'Ulysse en action. Je ne sais pas quel est le profane qui a osé toucher ainsi aux choses saintes. — Conîment ne s'est-on pas aperçu que le spectacle d'Eriphile se sacrifiant elle-même ne pouvait faire aucun effet, par la raison qu'Eriphile, n'étant qu'un personnage épisodique et un