Ed. Beuchot, LXV
NOTICE SUR IPBIGÉNIE. 327
peu odieux, ne pouvait intéresser ? Il ne faut jamais tuer sur le théâtre que des gens que l'on aime passionnément. » Mais revenons à notre sujet.
L'enfantement d'un chef-d'œuvre était lent au dix-septième siècle; 011 ne demandait point au talent de l'originalité ; ce que l'on prisait plus que tbut^ c'était la savante harmonie de l'œuvre; et, quand une pièce était si adroitement construite que les critiques les plus difficiles ne pouvaient relever que de légers défauts à l'édifice, nul ne s'inquiétait de demander compte à l'arcliitecte des emprunts qu'il pouvait avoir faits à ses devanciers. Phèdre en sera un illustre exemple. Nul ne songea au dix-septième siècle à reprocher à Racine d'avoir traduit Euripide, et imité Rotrou i; nul ne songea à rapprocher quelques passages de VIphigénie de Racine de certaines scènes de Psyché ou (X Andromède. Tout le monde, à part quelques écrivains dramatiques, qui avaient leurs raisons pour cela, fut d'accord pour vanter le chef-d'œuvre nouveau, et bien des gens pensèrent ce qu'en 1704 Voltaire devait écrire A un académicien ^ : « Si quelque pièce entière approche de cette perfection à laquelle il est à peine permis à l'homme de prétendre , c'est peut-être... la tragédie à'Athalie, c'est celle à'Ip/ngénie. J'ai toujours pensé que ce sont là les deux chefs-d'œuvre de la France. » Bien des gens auraient été de l'avis de Ylngénu de Voltaire : « Quand il lut VIphigénie moderne, Phèdre, Andromaqiœ, Athalie, il fut en extase, il soupira, il versa des larmes, il les sut par cœur sans avoir envie de les apprenore^. » Chauffepié nous dit d'ailleurs de la tragédie de Racine, dans son Supplément au Dictionnaire historique de Bayle, que « jamais pièce, dans sa naissance, ne resta plus longtemps sur le théâtre, et ne lit couler tant de pleurs ».
Les critiques mêmes dirigées par quelques beaux esprits jaloux contre la pièce de Racine en attestent et en constatent le succès. En 1675, trois mois après l'apparition de VIphigénie, Pierre de Villiers, de la Compagnie de Jésus, publia un dialogue intitulé Entretien sur les tragédies de ce temps, dont nous avons déjà cité' un passage. Vlphii/énie de Racine est l'occasion de ce dialogue, et Timante, qui est chargé de nous exprimer les sentiments de l'au-
— .. g ..^ Jp/iigéine d'un certain Gaumin, qui
parut en lC4i. et qui ne fut pas imprimée.
■2. Eli. Bei.ciiut, XLI, p. 531-032.