ACTE I, SCENE II
AGAMEMNON, à Ulysse.
Juste ciel! saurait-il mon funeste artifice *?
ULYSSE
Seigneur, Agamemnon s'étonne avec justice.
Songez-vous aux malheurs qui nous menacent tous?
0 ciel ! pour un hymen quel temps choisissez- vous?
Tandis qu'à nos vaisseaux la mer toujours fermée 185
Trouble toute la Grèce et consume l'armée ^;
Tandis que pour fléchir l'inclémence des Dieux ',
Il faut du sang peut-être, et du plus précieux,
Achille seul, Achille à son amour s'applique!
Voudrait-il insulter à la crainte publique, l'jO
Et que le chef des Grecs, irritant les deslins,
Préparât d'un hymen la pompe et les festins ?
Ah ! Seigneur, est-ce ainsi que votre âme attendrie
Plaint le malheur des Grecs, et chérit la patrie ?
ACHILLE
Dans les champs phrygiens les effets feront foi i9b
Qui la chérit le plus, ou d'Ulysse ou de moi.
Jusque-là je vous laisse étaler votre zèle * :
Vous pouvez à loisir faire des vœux pour elle .
Remplissez les autels d'offrandes et de sang ;
Des victimes vous-même interrogez le flanc; 200
Du silence des vents demandez-leur la cause ;
Mais moi, qui de ce soin sur Calchas me repose ",
Souffrez, Seigneur, souffrez que je coure hâter
1. Agamemnon s'émeut et perd la tête; l'industrieux Ulysse ne se trouble point.
2. Le véritable sujet du mot consume n'est pas le mot qui est grammaticalement le sujet, mais bien l'idée comprise dans ces mots : la mer toujours fermée ; ce n'est pas la mer qui consume l'armée ; mais c'est parce que la mer est fermée, que l'armée est consumée.
3. L'année même où parut Iphigénie, le P. Bouhours publia ses Remarques nouvelles. On y trouve à la page 376, à propos du mot inclémence, que Racine a tiré de ['Enéide (H, 6Ù2) : « M. de Balzac l'a employé dans le propre: l'inclémence de l'air, Vinclémenee du temps. On commence à s'en servir dans le figuré, et M. Racine fait dire à Ulysse :
Tandis que pour fléchir nnclvinence des Dieux, etc.
11 aurait pu mettre « la colère des Dieux; » mais il a cru sans doute que « l'inclémence des Dieux » était plus beau et plus poétique. Je crois que M. Racine a raison ; et je crois même qu'avec le temps inclémence pourra passer de la poésie à la prose. »
4. Il est certain que l'Achille de Racine manque plus de politesse que de fougue.
5. C'est bien là le dédain de la caste militaire pour la caste sacerdotale. Ce mépris de l'homme qui se bat pour l'homme qui prie a fourni à Casimir Delavigne tout le premier acte de sa belle tragédie de la Fille du Cid.
Racine, t. III. 2!
'.^Câ iPiii(;i;ME.
Uti hymen dont les Dieux ne sauraient s'irrilor^ Transporté d'une ardeur qui ne peut ùtre oisive, 20o
Je rejoindrai bientôt les Grecs sur cetle rive. J'aurais trop de regret si quelque autre guerrier Au rivage troyen descendait le premier.
AGAMEMNON
0 ciel ! pourquoi faut-il que ta secrète envie
Ferme à de tels héros le chemin de l'Asie ? 210
N'aurai-] e vu briller cette noble chaleur
Que pour m'en retourner avec plus de douleur?
ULYSSE
Dieux ! qu'est-ce que j'entends ?
ACHILLE
Seigneur, qu'osez-vous dire - ?
AGAMEMNON
Qu'il faut, princes, qu'il faut que chacun se retire;
Que d'un crédule espoir trop longtemps abusés, 2i:i
Nous attendons les vents qui nous sont refusés.
Le ciel protège Troie ; et par trop de présages
Son courroux nous défend d'en chercher les passages ^.
ACUILLE.
Quels présages affreux nous marquent son courroux ?
AGAMEMNON
Vous-même consultez ce qu'il prédit de vous *. 220
Que sert de se flatter? on sait qu'à votre tête ^
Les Dieux ont d'ilion attaché la conquête ;
Mais on sait que pour prix d'un triomphe si beau,
Ils ont aux champs troyens marqué votre tombeau;
Que votre vie, ailleurs et longue et fortunée, 22o
Devant Troie en sa fleur doit être moissonnée.
1. Acliille est bien loin de se douter qu'Iphigénie est en route; Racine noiis prépare à l'étonnement qu'il éprouvera au second acte (scène ti) :
Vous en Aulide? Vous? He ! qu'j venez-vous faire'
2. M. P. MesnarJ rapproche de ce vers le vers 350 du chant IV de l'Iliade :
'Azçti^ri, -noiôv ai etcoç çûyev Vçxoç o^dvTwv ;
3. Ces vers rappellent le grand discours d'Agamemnon, au livre II de Vlliade (v. 110-141) :
Ztù; jj.e |«.éYa KfovlSriç St») \vi^-i\at papetirc
IXtov IxTtÉçffav-* eùteI/^êov &Tcové£aOat.... 4>eÛYW(AEv CTÙv VTiuat çîXiriv ï^ iraTçt^a faïav Où Y«p É'ti Tfoli^v aîfr.o-on'v tJfjiiYUiav.
4. Jamais un personnage de Racine n'est embarrassé pour répondre : Racine eiit été un merveilleux avocat.
5. A voire tète ne signifie pas ici à votre vie, mais à votre personne.