‹ Théâtre completChapitre 5 sur 592 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

d'Achomat et de Floridon, une petite esclave de dix sept ans, dont l'affection de la Sultane a fait une puissance au sérail. « Pour Amurath, ils se contentèrent de lui cacher leur passion, de peur de s'attirer sa colère, et d'être obligés de le déposséder du trône^ ce qui ne se pouvait sans le faire mourir; et la tendresse que la Sultane avait pour ce fils, et la véritable amitié que Bajazet avait pour son frère, les empêchèrent toujours d'en concevoir la moindre pensée '. »

Cependant Floridon partageait la chambre de Roxane ; Bajazet la voyait sans cesse; elle ne voyait pas d'autre homme que Bajazet; le péril même qui devait résulter de leur liaison fut cause qu'ils formèrent cette liaison. La Sultane s'aperçut bientôt des froideurs de Bajazet; elle comprit qu'elle avait une rivale; mais elle ne pouvait soupçonner sa favorite. Une nuit, elle se lève, et trouve dans les vêtements de Bajazet deux lettres de Floridon. Elle fait appeler la jeune fille, qui s'évanouit ; Roxane, dans le transport de sa fureur, pense à la défigurer, puis à la tuer. Enfin, elle se calme, et songe froidement à sa vengeance. Elle avait l'autorité souveraine : « Anturath était alors en Perse, et il avait laissé cette Princesse à Constantinople avec une autorité absolue 2. » Elle fait comparaître Bajazet devant elle, lui montre les lettres de Floridon, et l'accable de reproches 3. Le Prince « voulait se charger de tout le crime et excuser Floridon ; mais pensant à la grande passion que l'Impératrice avait pour lui, il prévoyait que ce ne serait qu'augmenter sa furieuse jalousie, et, bien loin de sauver son amante par ce moyen, il craignait de la perdre, si déjà elle n'était perdue. Ainsi il demeurait aussi interdit qu'on le puisse être. Et cependant la Sultane, qui voyait sa confusion, le pressait étrangement : « Tu te tais maintenant, ajoutaitelle, et ta bouche si savante en faussetés pour séduire mon cœur qui t'adorait, n'a rien à me répondre à présent que tu connais qu'il ne peut plus te croire. » Et elle continue longuement sur ce ton. « Jusque-là Bajazet ne lui avait rien répondu ; mais voyant enfin que ses regards s'adoucissaient, et que cette grande colère se dissipait par les pleurs qui lui tombaient des yeux* », il la supplie de ne punir que lui, et d'épargner Floridon ; il proteste de sa tendresse pour la Sultane : « AIi! ingrat, s'écria-t-elle, c'est là où je t'attendais : ne crois pas m'en faire accroire avec tes fausses protestations : la crainte que je ne perde ma rivale te met en la bouche tous ces discours ; et tu ne songes pas tant à me fléchir que tu songes à la sauver 5. »

Toutefois, craignant que, si elle perd Floridon, le regret n'abrège les jours de Bajazet, Roxane, qui est une femme expérimentée, qui

Page 1