‹ Théâtre completChapitre 7 sur 592 · Ed. Beuchot, IV · texte numérisé non relu

Ed. Beuchot, IV

partie faible de la pièce, quoiqu'ils aient été défendus, le premier surtout, avec beaucoup d'habileté par Geoffroy : a Bajazet ne trompe point la Sultane, son air et ses discours annoncent assez qu'il ne l'aime point ; s'il ne détrompe pas formellement une amante insensée, qui chérit son erreur, c'est moins pour conserver sa vie que pour sauver les jours d'Atalide ; mais, lorsqu'on exige qu'il se lie par une promesse, il fait alors à l'honneur, à la bonne foi, le sacrifice de la vie, de l'amour et du trône. Rien ne ressemble moins à la galanterie, rien n'est si grand qu'un tel procédé ; et dire qu'il est faux, c'est condamner tous les traits d'héroïsme qu'on admire au théâtre. L'âme généreuse de Bajazet peut sans doute se reprocher sa complaisance pour Atalide ; mais, s'il était tout à fait innocent, on serait plus indigné que touché de sa mort. Telle est la doctrine d'Aristote, si bien expliquée par Corneille, et que la critique ne doit pas ignorer, Bajazet et Atalide expient d'une manière terrible un artifice que la nécessité de leur situation semblait devoir excuser. Voilà la tragédie i. » Tout ce que dit ici le critique est fort adroit, et parait tout à fait logique. Mais il n'en est pas moins vrai que ce personnage, presque toujours dans une situation fausse, où il s'est placé par sa faute, est en contradiction avec lui-même, et fait assez piteuse figure. Il a commencé à tromper Roxane, et ce n'est pas nous qui le lui reprocherons. Dans une cour où le premier acte du Sultan parvenu au trône est toujours d'étrangler ses frères, on pardonne facilement à l'un de ces princes, condamné d'avance à la mort, d'abuser une esclave pour sauver ses jours ; c'est là le combat pour la vie. On ne s'étonne que d'une chose, c'est que Bajazet ait des scrupules, et ce sont ces scrupules qui ne nous paraissent point turcs. Ajoutons même qu'ils sont bien tardifs, et qu'on les comprend moins dans Bajazet au moment de tromper Roxane, que dans Ginna sur le point de tuer Auguste, Un prince turc peut seul se trouver dans la situation de Bajazet, et en cela la couleur locale est fidèlement observée ; mais un prince turc n'y apporterait pas les mêmes délicatesses que Bajazet, et il résulte de ce contraste, de cette incertitude, une gêne et une froideur qui déconcertent le spectateur. La vue d'un personnage qui, comme on l'a dit, « est toujours sous le glaive, et n'a rien de libre que sa conscience », est pénible, et nous met, comme lui, mal à l'aiso. On n'aime pas au théâtre les vertus purement passives, surtout chez un homme.

Pour ce qui est du rôle d'Atalide, Geoffroy le défend avec énergie : » Les caprices, les contradictions, les bizarreries d'Atalide sont dans le cœur des amoureuses de tous les pays; elles conviennent aux princesses de l'Orient comme aux héroïnes du Nord; Atalide n'est point une esclave: elle est de la famille des Ottomans; il n'y a rien dans ses sentiments qui ne soit très-conforme à sa naissance et aux mœurs de sa nation. Atalide n'est point habillée à la

t Cours de litt. dram., II, 60.

française, c'est bien une amante turque, pour qui la mort même de son amant n'est pas le dernier des maux ; qui flotte entre le désir de sauver la vie de Bajazet et la crainte de perdre son cœur, et dont la jalousie importune entraîne le jeune prince vers sa ruine. » Geoffroy pourrait continuer longtemps sur ce ton qu'il ne parviendrait pas à nous convaincre. Démontrer qu'Atalide est turque, parce que les princesses turques peuvent avoir les mêmes, sentiments que les princesses d'autres pays, nous paraît une mauvaise plaisanterie ; à ce compte, s'il plaît au critique, Andromaque sera turque, Esther sera turque, Monime sera turque. A côté de la figure originale et puissante de Roxane, les traits timides et touchants d'Atalide nous choquent, comme une fausse note dans une phrase musicale. Mais, dit-on, Racine a voulu faire un contraste. Que nous importe, si ce contraste est invraisemblable? Mais Racine attachait beaucoup d'importance à ce rôle délicat, et il l'a confié à la Champmeslé. Que nous importe encore une fois, si cette sœur cadette de Bérénice, née dans un milieu élégant et raffiné, digne d'être présentée à l'incomparable Arthénice, nous paraît, avec les subtilités jalouses de sa passion, absolument hors de son cadre à Byzance?Le contraste même ne la rend que plus choquante. Et^ au milieu des événements terribles qui se pressent dans le sérail, les petites dissertations d'Atalide, ses dévouements, ses retours offensifs de jalousie, ses maladresses nous la rendent par instants tellement insupportable qu'elle a de la peine, au dernier acte, à regagner notre sympathie. C'est un personnage tout à fait déplacé dans le sérail, et même dans l'intrigue, au point qu'il semble par instants, notamment au dernier acte, que Racine en a été embarrassé.

En dépit de ces défauts, et des critiques violentes qu'ils ont soulevées, l'intérêt incontestable que présente l'action de Bajazet assura à cette tragédie un succès éclatant et durable, qui, chose bizare, alla en augmentant à partir de la mort de Louis XV. Jusqu'à 1774, en effet, Bajazet, plus souvent joué que Bérénice, l'est moins que les autres chefs-d'œuvre de Racine ; à partir de la Révolution jusqu'au premier Empire, le nombre des représentations de Bajazet dépasse celui des représentations de Mithridate, si bien que, de 1680 à 1870, Bajazet estdonné à la ville trois cent quatre-vingttrois fois. Le succès en était encore plus grand à la cour ; Bajazet est celle des tragédies de Racine qui y est le plus souvent jouée de 1680 à 1700. Le 28 novembre 1698, ce fut Bajazet que l'on choisit, le jour où l'on voulut mener pour la première fois la duchesse de Bourgogne à une « comédie sérieuse », comme dit Dangeau. Sous Louis XV, BritaîDiicus seul est représenté à la cour •>'"« souvent que Bajazet; en résumé, de 1680 à la fin du premier Empire, la cour entend Phèdre soixante-cinq fois, Britannicus soixante, et Bajazet cinquante-neuf; Andromaque n'a que cinquante et une représentations. Bajazet tenait donc un rang fort honorable dans l'estime de la cour, et il est regrettable que la Comédie Française n'ait plus

cette tragédie dans son répertoire courant. On sait qu'elle reparut rue Richelieu avec Mademoiselle Racliel. Ce fut le premier échec de la grande tragédienne; mais, dès la seconde représentation, celte chute s'était changée en triomphe. Bajazet disparut avec Mademoiselle Rachel.

De toutes les œuvres de Racine, Bajazet est une de celles qui ont été le plus respectées par les imitateurs, et le sujet n'en a guère été repris. En 1687, le sieur Girault de Sainville publiait et dédiait à Madame la Dauphine une Nouvelle égyptienne, intitulée Philadelphe 1, qu'il disait, dans un avis Au lecteur, avoir traduite d'un manuscrit italien 2, Nous avons espéré d'abord que nous allions mettre la main sur le récit même dont s'était inspiré Racine ; mais l'illusion n'a pas été longue. Philadelphe n'est que la paraphrase en prose de Bajazet; on retrouve même quelques vers du poète, et la plupart de ses rimes noyés duns la construction régulière de la prose. A peine si une phrase a été ajoutée ici et là pour annoncer l'entrée ou la sortie des personnages. Quelques suppressions seulement ont été faites dans le rôle d'Acomat (Morat) qui ne songe plus à épouser Atalide (Bérénice), et la nouvelle ne commence qu'avec la scène m de la tragédie. Nous ne concevons pas trop le succès que Girault de Sainville pouvait espérer de sa petite supercherie littéraire. Tout le monde en 1687 connaissait assez Bajazet pour n'en être pas dupe une seconde. Pourquoi donc avoir mis en prose médiocre ces admirables vers? C'est là un problème dont la solution nous échappe.

On se demande avec non moins d'étonnement comment un homme qui avait autant d'esprit que Voltaire, a pu, en imitant Bajazet, écrire une pauvreté comme sa Zulime. Il avoue lui-môme à Mademoiselle Clairon, en lui dédiant sa tragédie, que c'est une pièce assez faible : « Je la fis autrefois pour essayer de fléchir un père rigoureux qui ne voulait pardonner ni à son gendre, ni à sa fille, quoiqu'ils fussent très-estimables, et qu'il n'eût à leur reprocher que d'avoir fait sans son consentement un mariage que lui-même aurait dû leur proposer. » Nous ne savons si Voltaire a dit la vérité,

1. A La Haye, chez Âdrian Uoetjens, marchand libraire près la Cour, à la Librairie Française.

2. Nous croyons intéressant, pour faire connaître Girault de Sainville, de donner ici la fin de cet avis Au fccfeur; on verra que la modestie n'est pas une des moindres vertus de l'auteur : « Pendant mon voyage d'Italie, un Noble Vénitien m'ayant communiqué un Manuscrit assez curieux, j'ai bien voulu me divertir dans cette Traduction pour en faire part au Public. On trouvera partout de grands sentiments, sans tomber dans le Phubus de la vieille Cour. Si le tour nouveau que j'y donne trouve le secret de plaire, je veux bien l'avertir, cher Lecteur (quand tu devrais m'acruscr d'un peu de présomption), que je travaille à ces sortes de sujets avec la même facilité que je compose un Madrigal ou un Sonnet, et qu'ainsi je pourrai tous les mois préparer des divertissements nouveaux, qui auront peut-être ainsi l'agrément des deux Sexes, en attendant incessamment mes Lettres et mes Poésies nouvelles, que le Public a demandées à nion Libraire pendant mon absence, sans oublier les nouvelles Éditions de \' Éducation au Prince HypoUte. » Si Girault de Sainville n'était jamais plus original, il pouvait facilement être fécond.

mais nous regrettons pour lui qu'il ait écrit cette œuvre insipide et incolore. Il semble croire que Zulime doit h. ce qu'elle n'a pas d'Aconiat de rester bien au-dessous de Bajazet ; la vérité est qu'il n'y a dans Zulime ni caractères, ni passions, ni style, et que la situation est ridicule, comme on en va pouvoir juger. Zulime, fille du shérif de Trémizène, en Afrique, une princesse noire, ou tout au moins fortement cuivrée, s'est éprise de Ramire, un vaillant captif espagnol ; elle a abandonné son père, Bénassar, et s'apprête à partir pour l'Espagne avec Ramire et Atide, une captive espagnole, secrètement mariée à Ramire. Cependant Ramire hésite à devoir son salut à une trahison, à emmener Zulime en Espagne, pour l'abandonner ensuite ; il déclare à la princesse que sa religion lui défend de l'épouser ; Zulime n'hésite pas à se convertir, et reçoit, sans être ébranlée dans sa résolution, la malédiction paternelle. Tout à coup, voilà qu'elle se demande au troisième acte si Ramire l'aime assez pour la récompenser de tout ce qu'elle a fait pour lui; elle conçoit sans motif des soupçons, et somme Ramire de l'épouser sur-le-champ; elle ne comprend que trop ses détours, et le menace de sa vengeance, lui et Atide, qui a pris sa défense. En vain la douce Atide supplie Ramire de sauver ses jours en l'abandonnant ; il s'y refuse avec indignation. A peine Atide est-elle sortie que Bénassar vient offrir à Ramire ses trésors, s'il consent à lui laisser sa fille. Ramire les refuse ; il jure de ne pas emmener Zulime, et même promet Atide comme otage au shérif. Justement cette dernière survient assez mal à propos, et annonce qu'elle a fait embarquer Zulime ; Bénassar entre en fureur, et les deux partis en viennent aux mains. Zulime, au quatrième acte, apprend d'abord qu" Atide a sauvé Ramire, puis que Ramire est prisonnier. Elle ne peut haïr le perfide, et, comme on lui apprend, en présence d'Atide enchaînée, que Ramire est condamné à mort, elle jure de le sauver. Elle soulève en effet les soldats, et délivre son amant. Bénassar, indigné, veut la frapper de sa main ; elle tombe à ses pieds, et consent à mourir, pourvu que Ramire ait la vie sauve. Ramire paraît, et tout à coup Bénassar, touché tardivement de l'amour de sa fille, lui donne la main de Zulime. C'est au tour d'Atide à se désespérer ; elle veut se tuer pour rendre à Ramire sa liberté ; mais Zulime lui arrache le poignard des mains :

C'est à moi de mourir, puisque c'est toi qu'on aime ;

seul beau vers de cette tragédie, qui est à Bajazet à peu près ce qu'une chromo-lithographie est à un tableau de Raphaël : Ramire exagère les défauts de Bajazet, Atide a les imperfections d'Atalido sans en avoir la grâce, et, quant à Zulime, qui ne voit que ce dénouement, malgré le beau vers que nous venons de citer, la laisse bien loin de Roxane ? Nous ne parlerons pas du bon Bénassar ; Zulime a beau

Porter les derniers coups au sein qui la fit naître 1. 1. C'est à la fin de l'exposition que se trouve ce vers étrange.

le bon Bénassar a beau se lamenter, il ne parvient qu'à nous faire rire ou bâiiler.

Après Zidime, il faut arriver jusqu'à nos jours pour trouver une autre pièce inspirée par Bajazet. Un jour, M. Alexandre Dumas fils se mit à relire le théâtre de Racine, et, frappé de l'intrigue de Bajazet, il résolut de transporter ce drame exotique et déjà ancien dans le monde parisien et moderne ' : il écrivit la Princesse Georges. a Loin de vouloir piller Racine, je voulais au contraire, si quelqu'un s'avisait par hasard de l'analogie, montrer, comme je l'ai dit, la différence des sentiments entre une maîtresse et une épouse, entre une musulmane et une chrétienne, entre la passion et l'amour 2. » Voici le drame qu'a conçu M. Dumas.

La princesse Séverine de Birac, la princesse Georges, comme on l'appelle familièrement, aime passionnément l'époux qui lui a été donné, et voilà qu'elle apprend qu'il la trompe avec une de ses amies intimes, la comtesse Sylvanie de Terremonde. Rosalie, sa femme de chambre, les a suivis jusqu'à Rouen; il n'y a plus de doutes. Séverine a des pensées de suicide; elle s'explique avec le prince, et, comme elle ne demande qu'à être convaincue, tant est grand son amour s, elle accepte le récit qu'il lui fait : il s'agissait de rompre une liaison antérieure au mariage, et d'échanger d'anciennes lettres. Quelques minutes de réflexion suffisent à la princesse, restée seule, pour se convaincre que cette justification n'est pas sérieuse, et elle se promet de surveiller le prince.

Justement, le soir, dans un bal qu'elle donne, le valet de chambre du prince lui apporte un billet qu'il a trouvé dans la pelisse de Sylvanie : le prince va partir avec sa maîtresse, et même, se faisant une idée exagérée de la communauté de biens entre époux, il emporte avec lui la moitié de la fortune de sa femme, deux millions. Séverine, folle de douleur et de rage, chasse de chez elle la créature qui l'a si odieusement trompée ; elle appelle vainement sa mère à son secours ; elle demande au vieux notaire de sa famille ce que peut pour elle la Loi : « Rien », répond-il. Et justement le comte de Terremonde, une sorte de sanglier farouche et jaloux à la rage, entre, étonné de ne plus voir sa femme dans le bal, et la cherchant : « Je l'ai chassée! » lui dit la princesse; le comte chancelle sous l'outrage, et, quand la princesse lui crie que Sjlvanie a un amant, la fureur qui allume ses yeux, la colère qui gronde dans ces mots : « Son nom ! » sont telles que Séverine, comprenant que nommer le

1. les souvenirs de Racine sont fréquents dans cette œuvre; dans sa Préface, M. Dumas évoque les noms d'Hermionc et d'Andromaque, de Roiane et d'Atalide, de Phèdre et d'Aricie. Au second acte, A'alentine appellera la comtesse de Terremonde « la fille de Mines et de Pasipbaé ».

2. Œuvres, 5" série, p. 78. A l'acte I (scène ii), Madame de Périgny dira à sa fille : (I Laissons là les Roxane et les Hermione. »

Page 1