‹ theatre complet les amants de sazyChapitre 31 sur 64 · SCÈNE PREMIÈRE MORAIN. CLOTILDE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE MORAIN. CLOTILDE

Au lever du rideau» Morainjutne un cigare sur le balcon, cependant que Clotilde étenduQ sur le canapé de droite» lit

MORAIN, respirant à pleins poumons Hum! que ça sent bon! que ça sent bon!

CLOTILDE, sans lever les J^eux Le cigare?

MORAIN, descendant

Mais non! Le Printemps. A la bonne heure I Aujout" d'hui les Champs-Elysées sont Elysées. Ça ne leur arrive pas tous les matins.

// fait des gestes du côté ^e la fenêtre.

156 CCEUR A CŒUR

CLOTILDE Qu'est-ce que tu fais?

MORAIN

J*cnvoie des baisers au Printemps. Je le remercie d'être venu. C'est très gentil de sa part. J'envoie des baisers à la vie. Je la remercie de nous avoir favorisés, de m'avoir fait riche, de t'avoir faite belle.

CLOTILDE Je t'en prie!...

MORAIN, imhiani

Tiès b^le... enfin, de nous avoir faits libres. Filons!

Où ça?

MORAIN

A la campagne!

CLOTILDE, sursautant A la campagne, le vingt avril!

^ MORAIN

Jusqu'au cinq ou six mai. Quinze jours d'air neuf, de soleil retapé* de fleurs naissantes, de lait pas baptisé, et de nous sans autrui.

CLOTILDE Ah çà, mais! Ah ça, mais! Qu'est-ce qui te prend?

MORAIN, galant

Rien. Je bourgeonne comme le reste, avec tout le reste ! ("est très agréable! (// la frôle.)

CLOTILDE, lui tapant sur /es maint Chut! Elh bien!.,. Monsiear Morain, prenez garde!

Vous commencez à avoir Tâge où il est dangereux d'avoir l'âme bucolique, où quand on achète des violettes» c'est de moins en moins à cause des bouquets et de plus en plus à cause des bouquetières.

MORAIN

Oh! pour l'instant, mes moeurs sont exemplaires, biei qu'elles ne demandent qu'à être tumultueuses. Je suis amoureux de toi.

Après dix ans de ménage! Laisse-moi rire!

MORAIN

Ris, mais laisse-toi aimer. Et pas ici, non. Nous y avons notre âme d'hiver. Mettons-la en garde avec nos fourrures et filons aux Chablettes (Indre-et-Loire). Laisse-toi aimer et laisse-toi emmener. Notre cottage doit être d'un mauve en ce moment. J'y pressens des lilas extraordinaires.

CLOTILDE

Quitter Paris en plein Hippique! Toi, un homme chic! C'est de la démence!

MORAIN

C'est de la sagesse.

CLOTILDE

Tu le regretteras dans huit jours.

MORAIN J'aurai toujours volé huit jours à la Ville-Poussière.

CLOTILDE

Tiens! Je veux bien faire quelqut chose pour toi. Je t'accorde une fugue de quarante^-huit heures à Fontainebleau.

15a CŒUR A CŒUR

MORAIN

Naltirellemcntl Fontainebleau! Encore! Toujours! Zut! On ne peut fuguer qu'à Fontainebleau! Fontainebleau ior everl Non! je l'ai vue, la forêt... la table du roi, Brolles, Marlotte, Valvins, Samois, la mare aux Evées, la gorge aux Loups! (gorges), Apremont (gorges) , Franchard (gorges) ! Trop de gorges ! trop de gorges! et surtout, trop d'Anglais dans ces gorges! Je suis pour la gorge aux Français.

Il touche légèrement la poitrine de Clotilde.

CLOTILDE, riant Idiot!

MORAIN C'est bien simple! Les Chablettes ou rien.

CLOTILDE Alors, rien.

Elle reprend san livre.

MORAIN

Parfait! Parfait! Par exemple, je ser^ais curieux d« savoir ce qui vous retient ici, ma chère? Si encore vouj pouviez invoquer vos vieilles relations d'amitié avec Lucienne, je m'inclinerais. Mais elles se sont singulier rement refroidies depuis l'été dernier, vos relations avec Lucienne! On a vu souvent ici ce brave Hellouin. Mais sa femme, si fréquente, quotidienne, ma foi, les autres années, elle s'est faite rare depuis notre retour des Ckablettes.

CLOTILDE

En effet I

MORAIN

Et pourquoi, je vous prie?

Je rîgnorc.

MORAIN A d'autres!

CLOTILDE Non, mais dites tout de suite que je mens!

MORAIN

Non, certes... je me contenterai d'avancer que tu me caches quelque chose.

CLOTILDE

Qu'on me cache, mon cher ami. Et ne m*ennuyez pas à ce sujet, n'est-ce pas? Tu sais combien j'ai eu de peine.

MORAIN

Oui, je sais que tu aimais beaucoup Lucienne.

CLOTILDE

Dis que je l'aime comme mon enfant... je l'ai connue toute gosse, et je ne l'ai pour ainsi dire jamais quittée. Brusquement, après son séjour chez nous, l'été dernier, dès sa rentrée à Paris, elle devient toute autre. Je m'étonne. Je l'interroge. EUle m'assure que je me trompe, qu'elle n'a pas changé... Cependant, sts visites se font de plus en plus courtes, puis deviennent de plus en plus rares. Je vais chez elle; elle ne reçoit pas; elle vient ici quand elle sait ne pas m'y trouver. Enfin, ces derniers temps, elle m'a évitée d'une façon si méthodique que je me suis...

MORAIN

l^oSSeCr

CLOTILDE Non, résignée. Je n'ai plus insisté.

MORAIN

Etrange! Il fallait en parler à Hellouîn.

CLOTILDE

J'y ai pensé... et renoncé.

MORAIN

Eh bien, je lui en parlerai, moi, et pas plus tard qu'aujourd'hui, si je le rencontre au cercle ou j'il vîert

CLOTILDE

Non, je t'en prit. Tais-toi. Ne lui dis rien.

MORAIN Parce que?

CLOTILDE

Parce qu'il n'est probablement pas au courant des... bizarreries de Lucienne et j'ai senti qu'il ne fallait pas l'en aviser.

MORAIN Pourquoi?

CLOTILDE

Je ne sais pas. Mais crois-en mon instinct de femme et d'amie. Ne l'interroge pas. Tu me le promets?

MORAIN

A regret

CLOTILDE

D'ailleurs, si Lucienne est ma meilleure amie, elle n'est pas ma seule amie. Tu oublies que j'ai beaucoup de plaisir à voir en ce moment Anna Holska, qui est charmante, qui a un talent délicieux de cantatrice, qui est musicienne comme la musique, et avec qui...

CCEUtt A CŒXik 161

MORAIN

Oui vous faîtes feu des quatre mains. Uu feu d'artifice peut-être, mais un peu bruyant pour mon goût. Entre nous, elle ne me plaît qu'à demi, ta virtuose polonaise

CLOTILDE

Parce que?

MORAIN

Mystère!,.. Je te plais! Tu me déplais! C'est un fait! C'est comme ça!

CLOTILDE Si c'est tout ce que tu as à lui reprpcherl

MORAIN Oh! non! Je la crois sèche, d'abord.

CLOTILDE Pure impression!

MORAIN

Impression tout de même! Et puis, je la trouve trop libre, trop cassante, trop virile. Cette demoiselle a dû servir dans les lanciers, polonais.

CLOTILDE

Fin! oh! fin! Elle s'est élevée toute seule, comme un garçon, voilà tout.

MORAIN

Puisque ça ne dépendait que d'elle, elle aurait mieux fait de s'élever comme une fille, pendant qu'elle y était. D'ailleurs, justement, je la trouve un peu trop orpheline pour mon goût.

CLOTILDE Adopte-la.

162 CŒUR A CŒUR — — • • » ..y..................

MORAIN

Et, plus général«nent, trop seule dans la vie.

CLOTILDE

Tu lui voudrais un amant?

MORAIN

Je me contenterais d*un frère ou d'un cousin.

CLOTILDE Tu es bien bon.

MORAIN

Mais j*aimerais mieux un mari.

Elle aussi. Seulement, il faut le trouver. Les étrangères ne se marient pas avec notre légèreté, mon cher.

MORAIN

Merci.

CLOTILDE

Anna est toute prête à se marier ; elle ne demande pas mieux. Seulement, elle est exigeante... figure-toi, die veut un homme bien.

MORAIN Elle peut se le payer; elle est assez riche pour cela.

CLOTILDE

Si elle se Toffrait, ce ne serait plus un homme bien.

MORAIN Cercle vicieux. Enfin, on ne part pas?

0LOTILK

Pas cette semaine.

MORAIN L'autre ?

CLOTILDE C'est ça, Tautrc.

ERNEST, annonçant Monsieur Hellouin !

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