ACTE I, SCENE I
Servir sans rien gagner, ou ne conseiller plus.
D. FÉLIX
Si ton maudit esprit à conseiller te porte, Tu n'aurais rien de moi de ta vie.
JODELET
Il n'importe, A donner des conseils je vais bien m'égayer.
D. FEUX
Et moi pareillement à ne te point payer.
JODELET
Mes gages, adieu donc, et vous notre prudence, Fournissez-moi toujours conseils en abondance ; Car j'en ai grand besoin, vu le maître que j'ai. Çà, je vais commencer.
D. FÉLIX
Non, non, tout est changé, Ne me conseille point, et prends double salaire.
JODELET
Je me tiens au marché que nous venons de faire ; J'aime mieux conseiller.
D. FÉLIX
Prends ce que tu voudras ; Tout mon bien, si tu veux, et ne conseille pas.
Aux dépens de mon bien, aux dépens de mes gages, Si je puis, moi pécheur, par conseils bons et sages, En vousjusques ici qui n'avez valu rien. Faire voir seulement l'apparence du bien, Je serai trop heureux, et jamais autre maître Ne se verra servi comme vous l'ai lez être.
D. FÉLIX
Il y va trop du mien dans ces conditions.
JODELET
Et du moins laissez-moi faire des questions.
D. FÉLIX
Bien, fais-en tout ton saoul.
JODELET
Mon maître à la pareille:
Ne me payez jamais, et que je vous conseille : Vous aimez bien l'argent.
D. FÉLIX
Ah ! c'est trop raisonner.
JODELET
Bien, bien, n'en parlons plus, je vais questionner. D'où vient que tout objet vous devient une idole?
192 JODBLBT DUELLISTE.
Qu'à la belle, à la laide, à la sage, à la folle,
A jeune, à vieille, à veuve, à femme ayant mari,
A fille à marier, d'un langage fleuri.
Vous allez jour et nuit demandant du remède?
Et que vous a donc fait ce beau sexe à Tolède,
Que vous vouliez ainsi l'exterminer par feu?
Eh de grâce, seigneur, épargnez-les un peu;
La ûlle de dix ans et la sexagénaire
(Chose que devant vous personne n'a vu faire)
Ont en vous un amant qui leur fait les yeux doux.
Et vous leur en voulez, à cause, dites-vous, i
Que l'une en sait beaucoup, et l'autre n'en sait guères; \
Et des rares beautés, ^t des beautés vulgaires |
Je vois qu'également vous vous sentez féru :
Il faut, ce que de vous je n'aurais jamais cru,
Que \ous soyez sans doute un fourbe très insigne;
Mais d'un homme d'honneur cette vie est indigne.
Eh quoi! vous assiégez jour et nuit des maisons?
Contre la chasteté brassant des trahisons.
Vis-à-vis d'un balcon ou d'une jalousie,
Vous faites jour et nuit l'homme qui s'extasie?
A l'église, où l'on doit seulement prier Dieu,
Vous n'allez qu'à dessein d'y mettre tout en feu ;
Là, vos yeux travaillant à faire femmicides,
Tantôt sont vus mourants, et de larmes humides.
Tantôt jetant le feu comme miroirs ardents,
Vont sur les pauvres cœurs flèches de feu dardants?
Comme on ne blesse pas toujours ce que Ion tire.
Je vois quelques beautés qui ne font que s'en rire.
De celles-là, monsieur, le nombre est bien plus grand,
Que de celles de qui le cœur à vous se rend ;
Et je vois bien souvent que toute l'énergie
De ces traits raffinés de la blanche magie,
Opèrent moins pour vous pauvre amoureux transi,
Que pour moi, qui m'en ris, et bien d'autres aussi.
Si les réflexions qui sans cesse me viennent...
D. FEUX
Ce faquin dit souvent des choses qui surprennent.
Tu devais seulement faire des questions,
Et tu me fais ici des prédications.
N'importe, tu m'as pris en humeur de t'apprendre,
Pour quoi de tous côtés je me laisse ainsi prendre.
Écoute; mais sur tout grande discrétion.
JODELET
J'écoute; mais sur tout nulle digression.
AGTB I, SCENB I. 193
Je hais les loags discours.
Tu veux te faire battre, Tu t'émancipes trop. .
JODELET
Je n'en veux rien rabattre, Je fais des questions, vous me l'avez permis : Répondez donc, mon maître, et soyons bons amis.
D. FÉLIX
Cher ami, nous vivons trop à la familière.
JODELET
Quand un valet sert bien, un valet ne craint guère : Songez à me répondre, au lieu de contester.
D. FÉLIX
Je n'y gagnerais rien, il faut le contenter. Quand tu vois que d'amour je soupire et je pleure. Ne crois pas pour cela, cher ami, que j'en meure. A toutes quelquefois tu penses que j'en veux, Au diable si je suis de pas une amoureux! Quand j'offre à de beaux yeux mon âme en sacrifice. C'est moins par passion que j'aime que par vice, Je deviens amoureux, et si, je û'aimerien. Lorsqu'on me traite mal, lorsqu'on me traite bien, En l'uiî et l'autre état mon feu parait extrême ; Mais sais-tu bien pour qui je brûle? pour moi-même.
JODELET
Prétendez-vous, monsieur, avoir bien des rivaux?
D. FÉLIX
Tais-toi, sot. Or sachant fort bien ce que je vaux. Et que l'amour parfait vient de la connaissance, Je soutiens que je fais l'amour par excellence.
C'est fort bien soutenu.
D. FELIX
Je vais te faire voir Que ton maître en amour fait fort bien son devoir. Il faut premièrement que ta bassesse sache Que lorsqu'on me refuse, ou bien lorqu'on se fâche, J'ai le don de pleurer autant que je le veux. Ce qui profite plus qu'arracher des cheveux; Et principalement quand on aime une sotte. Qui croit facilement un homme qui sanglote. A la belle je dis que ses plus grands appas Sont ceux qui sont cachés, et queToeil ne voit pas 5,/ Que son esprit me plaît bien plus que son visage : '
A la laide je tiens presque même langage ;
J'ajoute seulement qu'elle a je ne sais quoi
Qui fait que la voyant je ne suis plus à moi.
Enfin également de toutes je me joue ;
De ce qu'elles ont moins, c'est ce dont je les loue ;
Aux sottes, de l'esprit; aux vieilles, de l'humeur;
Aux jeunes, qu'avant l'âge elles ont l'esprit meur;
La grasse se croit maigre, et la maigre charnue,
Aussitôt que de nous elle est entretenue :
Aux petites je dis que leur corps est adroit;
Aux grandes que leur corps,quoiqu'en voûte, est bien droit;
Acelles que je vois d'une taille nizarre,
Qu'ainsi le ciel l'a faite, afin d'être plus rare;
Aux minces, qu'une reine a moins de gravité ;
Aux grosses, qu'elles ont beaucoup d'agilité ;
Aux propres, que j'admire en eux la nonchalance;
Tout cela sans me faire aucune violence ;
Car de plus j'ai le don de mentir sans remords,
Vertu que seulement on voit aux esprits forts.
JODELET
Vous êtes donc menteur?
D. FÉLIX
Oui, j'ai l'honneur de l'être.
JODELET
Le grand homme de bien, que monseigneur mon maître !
D. FÉLIX
Vois-tu, ne point mentir est la vertu d'un sot. Souvent en augmentant, ou retranchant un mot, On se tire aisément d'une affaire mauvaise. Enfin feignant partout que je suis tout de braise, Des unes je suis cru par leurs yeux bien charmé. Des autres je me vois quelquefois bien aimé; Et moi, je ris bien fort, très maître de moi-même, De celle qui me hait^ et de celle qui m'aime.
JODELET
Mais à quoi bon, monsieur, jouer du doux regard Sur celle que l'on sait aimer quelqu' autre part? Quand vous voyez deux cœurs bien unis l'un à l'autre, Vous allez aussitôt en tiers offrir le vôtre : Est-ce là l'action d'un homme bien sensé? C'est en vous ce qui m'a le plus embarrassé ; Car n'est-ce pas avoir l'humeur bien enragée, Que de courir après une fille engagée?
De grâce, éclaircissez mon esprit là-dessus.