SCÈNE II DON GASPARD , DON FÉLIX , JODELET
D« GASPARD
Est-il là don Félix?
196 JODELBT DUELLISTE.
Lui-même.
D. GASPARD
Ouvrez, que j'entre.
JODELET
Eussiez-Yous la serrure au beau milieu du ventre I Voici quelque fendant issu du roi des Goths.
D. GASPARD
Pourrai-je avoir le temps de vous dire deux mots ?
D. FÉLIX
Quatre, si vous voulez.
D. GASPARD
Faites qu'il se retire, Car devant un valet je ne puis vous rien dire.
D. FÉLIX
Ce valet est fidèle, et sait tous mes secrets. .
D. GASPARD
Vous êtes bien heureux d'en avoir de discrets, Savez-vous bien mon nom ?
D. FÉLIX
Don Gaspard de Padille.
D. GASPARD
Savez-vous que je suis d'une illustre famille?
D. FÉLIX
Oui.
Que je suis cadet, plein d'esprit et de cœur?
D. FÉLIX
Fort bien.
D. GASPARD
Pauvre de biens, mais très riche d'honneur ?
D. FÉLIX
On le dit.
D. GASPARD
Savez-vous ce que j'ai fait en Flandre ?
D. FÉLIX
Non.
D. GASPARD
Lisez donc l'histoire, et vous pourrez l'apprendre. Savez-vous que je sais mener un homme à bout? Quand je suis offensé, que je tue?
D. FEUX
Est-ce tout?
D. GASPARD
J'aime depuis six ans une beauté suprême.
ACTB I, SCÈNE II. 197
Et VOUS depuis six mois vous aimez ce que^ j'aime,
Et m'imitez si bien daas mon affectioa,
Que sans vous dispenser de la moindre action,
De tout ce que je fais vous êtes la copie;
Vous m'observez en tout, partout votre œil m'épie,
Et le jour et la nuit je vous ai sur mes pas;
Quand la beauté que j'aime, avec tous ses appas
Pour me favoriser se montre à la fenêtre.
J'enrage de vous voira mon côté paraître.
L'autre jour que je fus malade de la toux.
Parce qu'il m'arriva de tousser devant vous,
Aussitôt sur ma toux si bi^n vous enchérîtes.
Que je vous crus atteint du mal que vous feignîtes.
Et qu'un catharre enfin de vous me vengerait.
Lors ce fut entre nous à qui mieux tousserait ;
Vous crûtes que ma toux n'était pas sans mystère.
Et vous fîtes merveille à me bien contrefaire.
De vous en quereller, j'eusse passé pour fou ;
Je vous laissai tousser tout votre chien de sou.
Un jour je fus tenté, mais j'eusse été peu sage.
De me donner un coup de poignard au visage,
Pour voir si vous, monsieur, qui m'allez imitant.
Seriez aà^ez badin pour vous en faire autant.
Vous riez^îuand je ris, vous pleurez quand je pleure,
Si je pense chanter, vous chantez tout à l'heure.
Et soupirez aussi, quand j'ose soupirer,
Gomme si vous étiez sur le point d'expirer.
Quand j'ose regarder la beauté que j'adore,
Je rencontre aussitôt votre œil c[ui la dévore.
Je me fâche à la fin d'être tant imité ;
Gardez bien d'être aussi fâché de mon côté :
Si vous continuez d'être toujours mon singe,
En chevaux, en couleurs, en vêtements, en linge.
Enfin en tout ce qui concerne mon amour,
Je suis pour vous jouer bientôt un mauvais tour.
Adieu, faites profit de cette remontrance.
D. FÉLIX
Quoi ! jusque dans ma chambre? ô Dieu, quelle arrogance! Ah I je le veux charger ce maître fanfaron ; On ne peut l'être tant, et n'être pas poltron.
JODELET
Arrêtez-vous, monsieur, depuis longues années Deux choses à la cour sont de tous condamnées, Pour des femmes se battre en duel, et porter Le pourpoint boutonné.
D. FELIX
J'entends encor heurter ; Le brave n'a pas dit tout ce qu'il voulait dire, Ouvre-lui promptementy j'en veux encore rire.
Ah ! vraiment le brutal heurte bien autrement: Mais celui-ci paraît homme de jugement.