Œuvres, 1. 1, p
XVIII VIE DE SCA.RRON.
tout en causant avec ce merveilleux bavard, qui se rattrapait, par rinfatigable jeu de sa langue, de l'immobilité du reste, et trouvait moyen, selon Segrais, d'avoir en parlant plus d'esprit encore qu'en écrivant.
Pour recevoir de tels hôtes, Scarron n'avait pu se permettre moins que l'installation qu'il s^êtait faite, et qui d'ailleurs était dans ses goûts : « Quoi qu'il ne fût pas riche, dit encore Segrais *, il était toujours néanmoins logé fort proprement, et il avoit un appartement de damas jaune, qui pouvoit bien valoir cinq à six mille livres avec ce qui l'accorapagnoit. »
Lorsque Mazarin l'emporta, et que la Fronde se fut dispersée, la solitude se fit chez Scarron, que sa Mazarinade^ une des pièces les plus cruelles contre le ministre, avait très imprudemment compromis. Son appartement de l'hôtel de Troyes, longtemps trop petit pour la cabale frondeuse qui en avait encombré les chambres, se trouva beaucoup trop grand. Il en loua une partie à l'ami anonyme que nous connaissons déjà par sa note manuscrite : <t II me prit même en pension, dit-il, avec Lafleur qui me servoit, et à qui il fesoit faire souvent des tourtes de frangipane devant lui. » Ce dernier détail ne nous nsurprend pas. Scarron, toujours comme revanche de sa paralysie, fût un de nos poètes les plus friands *.
San pensionnaire avait été longtemps en Amérique ^, et il en parlait sans cesse, comme tous ceux qui reviennent de si loin. A Saint-Christophe, il avait été l'hôte du marquis de Poincy, dont la guérison s'y était faite comme par miracle. Parti presque perclus de la goutte, à peine avait-il été là -bas « qu'il s'y était guéri en moins de rien. 11 jouait à la paume, montait à cheval et allait tous les jours à la chasse, comme s'il n'eût jamais été incommodé^. » Quelle espérance pour Scarron I II ne rêva plus que de l'Amérique, où se faisaient ces cures merveilleuses. A quoi bon, d'ailleurs, rester en France, Mazarin, son ennemi le plus maudit, y étant redevenu le mattre, et pouvant quelque jour lui faire payer cher ses audaces frondeuses ? Son parti fut bientôt si résolument pris qu'il ne songea pas moins, lui, pauvre perclus, qu'à fonder une compagnie qui coloniserait ces contrées lointaines. 11 s'en ouvrit à Segrais, qui l'aurait aidé pour la direction de cette affaire b, et à madame de Se vigne, dont l'influence pouvait lui rendre favorable le gouverneur du Havre, où d'avance il espérait que se ferait l'embarquement^.